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barons, qui désormais fut unanime pour le considérer comme un lâche indigne de la couronne (a). Toutefois ce n'était pas, pour le mariage d'Humfroi, une cause de nullité : pour établir le défaut de consentement de l'une des parties, il fallait avant tout la déclaration de cette partie. Or, malgré les efforts de sa mère, Isabelle était fort attachée à Humfroi. Il était évident qu'aussi longtemps qu'elle resterait près de lui elle ne voudrait pas le quitter. La résolution fut prise de l'enlever de force. Elle habitait une tente située à côté de celle d'Humfroi; plusieurs barons envoyés par la reine mère, et parmi eux le comte de Champagne, s'y rendirent, prêts à recourir à la violence si on voulait leur résister. Hugues de SaintMaurice, gentilhomme champenois, qui était en ce moment dans la tente d'Humfroi, raconta plus tard ce dont il avait été auditeur et témoin. Humfroi entendant du bruit disait : « Seigneur Hugues, je » crains bien que ceux qui sont avec ma femme ne » lui fassent dire quelque chose de diabolique. » Au même instant un chevalier entra : « Les voilà qui » emmènent votre femme, » lui dit-il. Humfroi sortit aussitôt et courut après elle : « Madame, » lui cria-t-il, « vous ne suivez pas le chemin qui mène chez vous, revenez avec moi. » Mais Isabelle baissa la tête et, sans répondre, continua sa route. On la tint quelque temps séparée de son mari et, quand l'influence de sa mère l'eut enfin décidée à accepter le nouvel époux qu'on lui offrait, on l'amena devant le tribunal du légat, où elle déclara que depuis sa

(a) L'Estoire de Eracles, empereur, livre XXV, ch. xi et Xh, ap. Historiens occidentaux des croisades, II, 151-153.

majorité elle n'avait jamais consenti à épouser Humfroi de Toron. Aussitôt le légat prononça la nullité du mariage. Ce fut alors seulement que les barons du royaume de Jérusalem firent hommage à Isabelle. Quand elle eut reçu leur promesse de fidélité : «Vous » m'avez séparé de mon mari par force, » leur ditelle, « mais je ne veux pas qu'il perde les biens qu'il » avait avant de m'épouser et qu'alors il céda au roi » mon frère; je lui rends Toron, le Châteauneuf et » les autres biens de ses ancêtres. » Puis Philippe, évéque de Beauvais, célébra son mariage avec le marquis de Monferrat. Humfroi se répandait en plaintes, il demandait qu'on lui rendît sa femme; il avait, dans les rangs inférieurs de l'armée, des partisans nombreux : «Quel crime,«disaient-ils, « on a » commis en enlevant par violence la femme d'Hum» froi! » L'archevêque de Cantorbéry et la partie du clergé qui avait conservé son indépendance partageaient cette manière de voir. Mais les barons n'étaient pas de cet avis. « Seigneur, » disait l'un d'eux à Humfroi, « vous voulez donc que nous mourrions » tous de faim à cause de vous ; mieux vaut donner » madame à un homme de valeur qui sache con» duire l'armée et qui nous fasse avoir des vivres à » bon marché. » Ces événements se passaient vers le mois de novembre 1190 (a).

Une fois époux d'Isabelle, Conrad se considéra comme roi, bien qu'il n'eût été ni couronné ni sa

(a) L'Estoire de Eracles, empereur, livre XXV, ch. xn, ap. Historiens occidentaux des croisades, II, 153-154; cf. Catalogue, n° 832, et D. Bouquet, XIX, 583-584 ; voir aussi Vinisauf, livre I, chap. Lxiv; cf. Bongars, I, 1171-1172.

cré. Gui de Lusignan, pour qui cette double formalité avait été remplie (a), prétendait de son côté conserver la royauté; mais sa défaite de Tibériade l'avait déconsidéré, et il se vit dépouiller à peu près complètement par son adversaire. A l'arrivée des deux rois de France et d'Angleterre, il alla solliciter la protection de Richard Cœur-de-Lion, tandis que le marquis de Monferrat obtenait les bonnes grâces de Philippe-Auguste. Ce ne fut pas entre les deux monarques une petite cause de discorde; cependant quand la question fut portée au tribunal de l'armée, sous la présidence des deux souverains, le 28 juillet 1191, on parvint à s'entendre et le jugement fut une transaction. On décida que Gui de Lusignan conserverait sa vie durant le titre de roi, qu'il jouirait jusqu'à sa mort de la moitié des revenus du royaume de Jérusalem; que l'autre moitié jusqu'au même moment, la totalité des revenus et le titre de roi, après son décès, appartiendraient à Conrad, à Isabelle et aux héritiers de cette dernière (6). Mais le camp des Chrétiens était, malgré cette transaction, divisé en deux partis : d'un côté Conrad et les Français, de l'autre Gui de Lusignan et le roi d'Angleterre. Au grand détriment dela chose publique, ces deux partis se maintinrent bien après le départ de Philippe-Auguste. Le comte de Champagne marchait du côté du roi d'Angleterre, dont il était neveu, puisque Marie de France, sa mère, était fille

(a) L'Estoire de Eracles, empereur, livre XXIII, ch. xvn, ap. Historiens occidentaux des croisades, II, 29.

(6) Benedictus Petroburgensis, ap. D. Bouquet, XVII, 526 AB; cf. Vinisauf, livre III, chap. xx.

d'Eléonore de Guyenne, et par conséquent sœur utérine de Richard.

Cependant l'armée chrétienne, commandée par Richard, voulant continuer les conquêtes commencées, quitta la ville d'Acre et se mit en marche vers le Midi pour aller assiéger Jaffa. Le 7 septembre, veille de la Nativité de la Vierge, 1191, elle livra, près d'Arsouf, une grande bataille à Saladin, perdit beaucoup de monde, mais remporta la victoire. Henri II est signalé parmi les combattants de cette journée (a). Une conséquence de cette victoire fut la prise de Jaffa, d'Ascalon et de Césarée; mais, une fois ce résultat obtenu, la plupart des barons français songèrent au départ ; si bien que le premier octobre, dans une lettre datée de Jaffa, Richard, écrivant à l'abbé de Clairvaux, pour l'inviter à recueillir par des prédications les fonds nécessaires à la continuation de la guerre, annonce que, s'il ne reçoit pas d'argent, il ne pourra prolonger son séjour en TerreSainte au-delà de Pâques, 5 avril 1192. « Le duc de » Bourgogne, » ajoute-t-il, « et les Français qui lui » sont soumis, le comte Henri et les siens, les autres » comtes, barons et chevaliers qui ont épuisé leurs » ressources au service de Dieu, retourneront dans

(a) Benedictus Petroburgensis, ap. D. Bouquet, XVII, 530 B; Badulfus deDiceto, Imagines historiarum, ap. D. Bouquet, XVII, 641 BCD; Vinisauf, liv. IV, ch. xvn. Les savants auteurs du 2* volume des Hist. occ. des Croisades ont, par une méprise singulière, daté la bataille d'Arsouf de 1192 : p. 692. La date donnée à cette bataille par les historiens anglais est confirmée par Boha Eddin, ap., Bibl. des Croisades, 2« éd., IV, 328-329.

» leurs foyers, si votre éloquence ne pourvoit à leurs » besoins (a). »

Le monarque anglais n'obtint pas les fonds nécessaires. Quinre jours avant Pâques, il se vit abandonner par le duc de Bourgogne (6), qui se retira à Tyr, près de Conrad de Montferrat; car, prétendait-il, vaincre pour la plus grande gloire du roi anglais, c'était manquer de patriotisme (c); mais Richard garda près de lui le comte de Champagne qui, dit-on, s'était mis à ses gages (d).

Tout le monde était fatigué dela guerre. Les Turcs désiraient le départ de Richard, dont l'éloignement devait leur assurer la conservation de la plupart des conquêtes faites par eux depuis la bataille de Tibériade. Parmi les Chrétiens d'Orient, un grand nombre souhaitaient également se voir débarrassés d'un hôte souvent incommode, tyrannique quelquefois, et dont l'éclatant héroïsme produisait, somme toute, de bien minces résultats. Richard lui-même soupirait ardemment après l'heure du retour; mais il rougissait de regagner ses Etats sans y rapporter la gloire qu'il s'était promise, et en laissant Jérusalem profanée aux mains des Musulmans. Partagé, entre ces deux sentiments, il combattait et négociait tour

(a) D. Bouquet, XVII, 530 CD; cf. Vinisauf, liv. IV, ch. vi.

(b) Rogerus de Hoveden, ap. D. Bouquet, XVII, 547 D.

(c) L'Estoire de Eracles, empereur, liv. XXVI, ch. vm, ap. Historiens occidentaux des Croisades, II, 185-186; Chron. tythiense, ap. D. Bouquet, XVIII, 597 E-598 A.

(d) Guillelmus Neubrigensis, De rébus Anglicis, ap., D. Bouquet, XVIII, 28 E-29 A, Cf. Vinisauf, liv. V, ch. ix et xiv.

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