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de l'année 1215, probablement en juin ; cinq chevaliers lui servaient d'escorte; le vaisseau qui le portait aborda au port de Gaëte, en juillet, à ce qu'il semble. Innocent III se trouvait dans cette ville. Les pèlerins qui accompagnaient notre prétendant débarquèrent pour aller présenter leurs hommages au Pontife. Erard, craignant d'être mal reçu, ne se montra pas; il continua rapidement sa route par mer et alla descendre à Gênes d'où il comptait se rendre en Champagne le plus vite possible; mais la police de Blanche ne l'avait pas perdu de vue; il trouva à Gênes Lambert Bouchu, chambrier de la comtesse, Pierre Goin, frère de Lambert, et, avec eux, un autre chevalier qui, au nom de la veuve de Thibaut III, le provoqua en duel. Nous ne savons pas si Erard se battit : ce qui est certain, c'est que les trois émissaires le firent mettre en prison et qu'il y resta cinq mois, faisant en vain appel à la justice des magistrats de Gênes que le pape avait menacé d'excommunication s'ils venaient en aide à cet ennemi de l'Eglise. Sa captivilé aurait duré plus longtemps sans le mouvement considérable de voyageurs occasionné à Gênes par le concile général tenu à Rome, dans la basilique de Saint-Jean-de-Latran, du 11 au 30 novembre de cette année. Il profita du tumulte pour s'échapper. Mais la main de Blanche était partout. La comtesse le fit arrêter au Puy comme traître par les agents du roi; toutefois, il recouvra bientôt sa liberté; son arrestation était illégale, puisqu'il était croisé, et, à ce titre, exempt de la juridiction des juges ordinaires et soumis aux tribunaux ecclésiastiques seuls jusqu'à son arrivée au lieu de son domicile (922, 938-941, 1295).

Quand il atteignit la Champagne, on devait être en janvier 1216 ou environ, et, pendant deux ans et demi qu'avait duré le voyage d'Erard, Blanche avait eu tout le loisir nécessaire pour multiplier les préparatifs de défense.

Au point de vue légal, la question en litige devait se présenler devant la juridiction ecclésiastique et devant la juridiction civile. Il appartenait à la juridiction ecclésiastique de décider si le mariage d'Henri II était valide, si, par conséquent, ses filles étaient légitimes. Innocent III avait proclamé hautement et en plein consistoire son opinion en des termes parfaitement nets et que nous avons rapporlés plus haut (a). Mais celte déclaration, faite hors la présence des parties, ne pouvait constituer une sentence régulière ni opposable à aucune d'elles. Une fois la légitimité on l'illégitimité prononcée contradictoirement par l'autorité ecclésiastique, il appartenait à l'autorité civile de tirer la conséquence de cette décision en écartant ou en admettant les prétentions des filles du comte Henri.

Mais cette grande affaire ne fut que très-incomplètement traitée. Dès le mois d'octobre 1213, le légat Robert avait fait une enquête sur la légitimité du mariage d'Henri II, il avait entendu Gui de Dampierre, connétable de Champagne, Odard d'Aunay, maréchal, Gui de Chappes, Pierre de Touquin, Guillaume, comte de Joigny, Hugues de Saint-Maurice, Robert de Milly, chambellan de Champagne, et Oger de Saint-Chéron, qui s'étaient trouvés avec

(a) Page 67 de ce volume.

Henri II en Terre-Sainte, et qui déposérent dans les termes les plus favorables aux intérêts de Blanche (832). Le 11 décembre suivant, le pape, sur la demande de Blanche, avait déclaré cette enquête régulière. Le 31 octobre de l'année suivante, il envoyait à Blanche copie de la bulle où, en 1199, il s'était prononcé si fortement contre la validité du mariage d'Henri II (879), et, le 20 mai 1216, il mandait à un évêque et à deux abbés français d'inviter Blanche, Erard de Brienne et Philippine à-se présenter devant lui en personne, ou par procureurs, pour donner leurs raisons et entendre juger si Philippine devait ou non être considérée comme enfant légitime (965). Cette bulle fut renouvelée par Honorius IIJ (1027). Les trois prélats firent citer Erard et Philippine à comparaître (1061). Mais jamais les deux époux ne se présentèrent et jamais le SaintSiege ne put trancher, par un jugement contradictoire, la question de fond, à savoir si les filles d'Henri II étaient nées, oui ou non, d'un mariage adultérin. L'affaire ne sortit jamais de ce qu'on appelle, en procédure, les questions préjudicielles.

La législation du temps accordait aux mineurs un privilège qui était de ne pouvoir être poursuivis en justice au sujet de la propriété des biens dont leur père avait la possession incontestée au jour de son décès. On pourrait désigner ce privilège sous le nom d'exception dilatoire de minorité. Dès le mois de juillet 1209, Philippe-Auguste avait promis à Blanche de faire jouir Thibaut IV du bénéfice de cette exception, mais cette promesse, qui fut réitérée en juillet 1213 (823), ne pouvait avoir la valeur d'un jugement contradictoire et ne pouvait donner à Blanche complète sécurité. Il n'existait aucun acte écrit qui eût constitué, au profit de Thibaut III, un titre de possession régulier, et il fallait démontrer la régularité de cette possession pour établir que Thibaut IV avait le droit d'opposer à ses adversaires l'exception dilatoire de minorité.

On sait qu'à cette époque les actes écrits n'étaient nécessaires qu'à défaut de témoins et que l'on attribuait à la preuve testimoniale une force probante bien plus grande qu'à la pièce qui aurait présenté les plus sûresgaranties d'authenticité. Aussi, Henrill, partant pour la Terre-Sainte, s'était-il borné à déclarer de vive voix ses dernières volontés, et aucun acle écrit ne constatait qu'il eût alors désigné son frère Thibaut III pour héritier du comté de Champagne. Ce testament remontait à plus de vingt ans, la mort avait déjà enlevé une partie des témoins. Pour mettre son existence au-dessus de toute contestation, Blanche pria le légat Robert de faire à ce sujet une enquête, et, au mois d'octobre 1213, Gui de Chappes, Pierre de Touquin, Hugues de Saint-Maurice, Robert de Milly, Oger de Saint-Chéron et Lambert Bouchu, déclarèrent, sous la foi du serment, qu'ils se trouvaient à Sézanne quand Henri II avait fait jurer aux barons de Champagne de reconnaître pour son successeur, dans le cas où il ne reviendrait pas de Terre-Sainte, son frère Thibaut III. Gui de Chappes, Hugues de Saint-Maurice, Robert de Milly et Oger de Saint-Chéron, ajoutèrent qu'ils étaient du nombre des barons qui avaient juré (832). Le pape déclara cette enquête régulière (839), et comme le légat n'avait pas entendu tous les témoins encore vivants, Innocent III donna à l'évêque de Soissons, à l'abbé de Longpont et au doyen de Soissons, aux abbés de Vendôme et de L'Aumône, et au sous-doyen de Saint-Martin de Tours, mission de recueillir les dépositions des témoins qui n'avaient pas comparu devant Robert, 12 décembre 1213 (840). Nous igno. rons s'il fut donné suite à ce mandement pontifical, mais l'enquête faite par le légat fournissait des éléments de preuve suffisants : « Il est bien établi, » déclare Louis VIII, futur roi de France, « il est éta» bli, par le témoignage d'hommes nobles, nom» breux et dignes de confiance, que notre cher cousin » Henri, voulant partir pour Jérusalem, a décidé » que s'il ne revenait pas des pays d'outre-mer, » toute sa terre appartiendrait à son frère Thibaut, » jadis comte de Troyes, » mars 1215 (907). Peu de temps après, la cour des pairs et des barons de France devait proclamer, par un arrêt, la régularité de la possession de Thibaul III, et admettre l'exception dilatoire opposée par Blanche à Erard de Brienne (976-994).

Mais n'anticipons pas sur les événements. Ce n'était pas assez que d'avoir pour soi le bon droit, il fallait que Blanche non-seulement s'assurat la faveur des juges, mais mit de son côté la force et se procurât les alliances nécessaires pour faire triompher, les armes à la main, la cause de son fils.

L'appui qui lui était avant tout nécessaire était celui du roi Philippe-Auguste. Au mois de novembre 1213, elle fit avec lui un nouveau traité (a). Blanche

(a) Voir plus haut, pages 102 et 108, l'analyse des traités de mai 1201 (550) et de juillet 1209 (707).

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