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ne manquaient jamais de les acheter de préférence, quand l'occasion s'en présentait; car, outre qu'ils les obtenaient toujours à un prix au-dessous de leur valeur, ils avaient reconnu qu'avec des aptitudes plus grandes à l'engraissement, elles jouissaient d'une santé plus robuste, et ils avaient surtout confiance dans l'eslicacité de mon appareil dont l'application ne coutait que quelques francs. C'étaient donc les rebuts du commerce et des marchés qui leur assuraient les plus clairs bénéfices. Aussi opérais-je à cette époque un très-grand nombre de bouclements. J'ai quelquefois bouclé vingt-cinq bètes dans un seul établissement, et jamais je n'ai essuyé le moindre insuccès.

Mon père qui, pour les besoins de sa petite culture, entretenait deux ou trois vaches à lait, achetait de présérence des bêtes atteintes de l'infirmité qui nous occupe. Il savait qu'elles étaient, presque toutes, d'excellentes laitières et d'une grande fécondité. Il en garda plusieurs penidant un terme de plus de dix années, et sur lesquelles il devait renouveler l'opération deux fois par an. Il enlevait l'appareil quelques heures avant le part et le rétablissait aussitôt que la femelle avait été au taureau; car, ordinairement, elle était pleine après une seule saillie. Ces vaches ont constamment joui d'une santé et d'un embonpoint luxuriants et, jamais on n'a eu à constater, chez elles, aucun accident provenant soit du part, soit de la suture.

Nous pourrions multiplier ces faits, mais en les rapprochant de ceux rapportés par notre ami d'Enghien, ils nous paraissent suffir pour étayer solidement notre opinion quant aux avantages et à l'efficacité de la suture de la vulve, au moyen d'un fil métallique, dans le cas de renversement ancien du vagin, et sur le peu de gravité de cette infirmité. C'est surtout relativement à cette dernière proposition, que notre conformité de vue avec notre ancien condisciple, déjà si bien établie sur tous les autres points les plus importants de la question, se trouve être en plus parfaite évidence. Inspiré de ses idées et de son expérience, ce judicieux observateur pose cette interrogation : y avait-il nécessité de comprendre parmi les vices redhibitoires une maladie aussi facilement curable? Elle ne porte pas un préjudice assez grand à l'acheteur pour avoir à réclamer une protection dans ce cas. Sa réponse est donc négative. Il y a, en effet, de quoi ètre étonné de ce que, d'une particularité qui affirme d'une façon un peu trop exagérée, il est vrai, les qualités les plus recherchées chez toute vache fruitière, le législateur en ait fait un stigmate de rebut. C'est une vérité que nous soutiendrons avec toute l'énergie d'une profonde conviction : que toutes les vaches qui présentent cette infir. mité, alors qu'elle s'est produite naturellement sans être la conséquence d'aucun accident, comme cela peut avoir lieu dans certains cas pourtant assez rares, sont d'excellentes laitières, de bonnes reproductrices et des bėtes d'engrais trèsrecherchées des nourriciers; que peut-on désirer de mieux? aussi, protestons-nous ici, comme nous l'avons fait au sein de la Commission, chargée de préparer la révision de la loi sur les vices redhibitoires; mais par la raison que nous avons le bonheur d'appartenir à un pays régi constitutionnellement, où les majorités gouvernent, nous étions scul de notre avis, nous nous sommes incliné. Toutefois, nous ne désespérons pas de voir un jour triompher la cause que nous défendons; quand nos collègues auront, contre cette affection, des armes plus sûres que celles que les auteurs leur ont mises entre les mains, et qu'ils auront pu, par l'ex

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périence et la pratique, en apprécier l'efficacité, ils se ralJieront à nous, nous le croyons fermement, pour demander la radiation de la liste des vices qui entrainent la résiliation dans les transactions en matière d'animaux domestiques, d'une infirmité légère, qui ne saurait tomber sous l'application de l'article 1641 du Code civil, et est une source intarissable d'abus, de tracasseries et de procès, dont les petits cultivateurs, chez qui la grange trop petite ne permet pas l'engraissement, sont particulièrement les victimes.

Ce but est digne des efforts des vétérinaires, s'ils l'atteignent, ils auront la satisfaction d'avoir rendu un grand service : à l'agriculture, en lui conservant des bêtes d'un excellent rendement; au commerce des bestiaux, en appor

; tant une sécurité plus grande dans les transactions; et à la société, en restreignant, sur ce point, l'exploitation du faible par le fort.

Nous ne terminerons pas ce travail, sans rapporter quelques faits qui ne nous paraissent pas dénués de tout intérét.

C'était, chose remarquable, la dernière fois que je devais pratiquer le bouclement de la vulve; la ville d'Ath allait être le théâtre d'événements à jamais déplorables, suscités par la politique et envenimés par de mauvaises passions, qui m'obligeaient à quitter cette localité, en abandonnant la profession de vétérinaire, que j'exerçais avec goût, et une belle clientèle, héritage de mes aïeux, dont je venais, après la mort de mon père, de prendre possession. Douze années se sont écoulées depuis, sans que ce long espace

de temps ait pu modifier l'amertume des regrets que ces circonstances ont laissées dans mon âme ; et, à cette heure

encore, sous l'impression de ces tristes souvenirs, je ne saurais me défendre d'un moment de pénible émotion ! Que les hommes de cour me pardonnent cette faiblesse, et je continuerai mon récit. La vache, sujet de cette observation, appartenait à M. Gosselin, brasseur à Stambruges; elle était âgée de 7 à 8 ans, pleine d'environ 7 mois et affectée d'un renversement du vagin, déjà ancien, contre lequel plusieurs moyens avaient en vain été tentés. La tumeur, assez grosse, d'un rouge violacé, d'un aspect repoussant, recouverte de saletés et d'érosions d'où suintaient des matières ichoreuses et sanguinolentes, ne permettait pas toujours la rentrée facile de l'organe. Du reste, cette bète était magnifique de santé, d'embonpoint et de conformation; c'était, en un mot, une belle et excellente vache fruitière. Je lavai et nettoyai convenablement la partie, la remis à sa place et appliquai l'appareil confectionné avec le fil de cuivre. Je recommandai quelques lotions d'eau froide, rassurai le propriétaire sur les suites de l'opération, lui indiquai la conduite à tenir aux approches et au moment du part et je me retirai. Un certain laps de temps après, je rencontrai M. Gosselin à Ath, et je m'empressai de m’informer de mon opérée; il me répondit d'abord avec quelque embarras, puis finit par m'avouer que, sept ou huit jours après l'opération, un vétérinaire,qu'il me nomma, mais dont j'ai oublié le nom, en voyant la bète, se mit à jeter des clameurs : Quelle barbarie ! comment peut-on employer des moyens aussi atroces ! Où M. Deneubourg a-t-il

a appris d'aussi belles choses ! Votre vache n'a plus vingtquatre heures à vivre; la gangrène a déjà fait de grands progrès, etc., etc. Enfin, il en dit tant que le propriétaire, quoique très-intelligent et considérablement riche, se laisse

effrayer, et notre estimable collègue enleva bravement l'appareil. On comprend que ces révélations durent soulever dans mon esprit des sentiments qui ne me permirent pas de pousser plus loin mes informations.

Semblable chose, à peu près, se passa dans la pratique de mon frère, médecin vétérinaire du Gouvernement, à Lessines. Il avait opéré une vache appartenant à un petit cultivateur d'Ellebecq quand, quelques jours plus tard, un vétérinaire, dont je tairai le nom, — ceux, d'ailleurs, que ces faits intéressent, s'ils lisent ce travail, n'auront pas de peine à se reconnaitre - vit cette vache ; c'était à la tombée

à de la nuit ; après des holà ! et une foule d'autres exclamations, la bète était infailliblement perdue si on ne se hâtait pas d'enlever cet instrument de torture; la gangrène s'annonçait déjà avec son formidable cortège de symptômes ! et hic et nunc, voulait joindre l'action au conseil. Mais, par hasard, ce vétérinaire ne jouissait pas d'une bien grande confiance, le propriétaire resta ferme. Cependant, il n'en eut pas moins la puce à l'oreille et, lorsque ce vétérinaire fut sorti de chez lui, il courut à Lessines, distante d'une licue. La nuit était déjà assez avancée : il trouva mon frère

: couché, qui, ne comprenant rien aux dires de son client, jugea, néanmoins, qu'il serait imprudent d'exposer sa responsabilité en faisant fi des allégations d'un confrère sans vouloir se donner la peine d'en vérifier l'exactitude. Il se leva et partit. Arrivé sur les lieux, il examina la bète et dit au propriétaire : Si ce n'est que cela, vous pouvez vous coucher et dormir tranquillement sur vos deux oreilles, je réponds de tout. Il lui souhaita la bonne nuit et reprit le ehemin de Lessines, l'esprit à la recherche d'une explication satisfaisante de la conduite de son confrére.

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