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ANGELIQUE DESTOURBES. -- A Cambrai, bien plus qu'ailleurs , on aime à déshabiller les hommes et les choses de leurs propres noms et à les travestir de sobriquets. C'est toujours par l'objet figuré sur l'enseigne, rarement par le nom du marchand , qu'on désigne une boutique ; et il n'est point de personnage jouissant de quelque popularité qui n'ait reçu et gardé son épithète caractéristique. Jamais on ne dira : je vais faire des emplettes chez monsieur tel ou tel: mais au rebours : je vais faire des emplettes au Bas rouge, au bas gris à la Croix d'or etc. De mème si l'on veut désigner une personne, on l'appelera euchetiot blond, euchetiot roux, euçhtiot bincel; car le bienveillant et diminutif tiot (petit) accompagne toujours ces surnoms comme pour adoucir l'idée d'insulte qu'ils pourraient offrir à ceux que l'on en revêt.

Il y a deux motifs à cela.

D'abord, et les professeurs de mnémonique l'enseignent, on retient plus facilement un sobriquet qui présente une image et rappelle un souvenir , qu'un nom vague, froid, composé seulement de sons parfois difficiles à loger dans la mémoire.

Ensuite, une telle habitude s'accommode merveilleusement avec le caractère railleur des gens du pays, caractère que dans un moment de dépit Le Carpentier accuse d'être plus fort en mocquerte qu'en bon sens et raison expérimentée.

Si bien que , pour le peu qu'on

soit populaire, l'on ne tarde pas à recevoir quelque surnom des plus caractéristiques, et dont la facétieuse justesse , semblable à certaines tâches, s'empreint sur quelqu'un pour ne plusjamais s'effacer. Tel est par exemple le sobriquet de quarante épingles pour un sou.

Celle quil'a reçu, celle qui l'a p or té durant toute sa vie, celle que l'on en désignait encore le jour où elle a cessé de vivre, était bien faite du reste, pour t ecevoir l'honneur d'une dénomination populaire. Haute de taille, longue de membres, brune de face , l'œil effronté, la voix rauque, et les vêtemens étranges elle allait et venait sans relâche dans les marchés. D'une main sèche et nerveuse elle tenait un papier bleu lardé de rangs d'épingles qu'elle faisait reluire au soleil ; de l'autre elle ne cessait de former des gestes, ou de repousser la foule qui s'opposait au libre essor de sa marche. Mais ce qu'il y avait de plus remarquable dans cette femme à demi bohémienne et à demi flamande, laid mélange de ce que les deux sexes ont de plus immonde , c'était sa voix , sa voix rauque et grêle; sa voix qui faisait mal, comme un instrument qui joue faux , sa voix que la fatigue faisait à chaque instant défaillir, et qui, malgré la fatigue ne cessait pas une minute de brailler : quarante épingles pour un sou ! quaranle épingles pour un sou !

Il y avait dans cette femme tout un roman , mais un roman comme certains auteurs se complaisent à en écrire ; un roman qui fait détourner la tête parcequ'il sent mauvais. La prostitution, le vagabondage, le vol, les galères, la faim : réduite pour exister, enfant à mendier , jeune fille à se vendre, mère à voler, vieille femme à prostituer : une vie de misère et de fange; ensuite une vie factice, une vie qui tue : une vie telle qu'en donnent les liqueurs spiritueuses. Pour ranimer sa poitrine fatiguée, il faut qu'elle boive : pour rendre un peu de force à sa voix son unique gagne-pain, il faut qu'elle boive : ne lui donnez pas de la bierre; elle ne sent pas sa vive saveur ; ne lui donnez pas du vin, ses membres ne sauraient en éprouver les bons et chaleureux effets. Ce qu'elle veut, ce qu'elle achète au prix de toute sa journée, au prix de tant de fatigues , c'est de l'eau-de-vie, c'est de la liqueur de feu comme disent les sauvages; de l'eau-de-vie énergique, et dont un mélange de vitriol redouble encore les morsures. Oui, versez-en un grand verre plein, un verre si plein que le plus léger choc en fasse épandre la liqueur.Alors vous la verrez tendre une main décharnée et tremblante d'émotion : elle videra le verre jusques au fond, elle renversera la tête pour ne pas perdre une seule goutte ; et puis, dès cet instant, plus de souci, plus de misère, plus de faim. Qu'importe le lendemain, qu'importe hier, qu'importe à présent, elle se sent vivre, elle est heureuse.

Je ne vous ai point encore dit tout mon drame : il me reste à vous conter le dénouement. Le dé

Houcm ont , c'est une son me ti ourvée au pied d'une b orne , pendant la nuit. Une femme la bouche et la poitrine couvertes de vomissemens impurs; les yeux caves, les mains et les bras tâchés de bleu, tous les membres tordus par d'atroces convulsions. Et la foule passe près de cette infortunée, et la foule repasse, et la foule ne songe point à la secourir et la foule sourit en disant : Ah ! Ah ! quarante-épingles-pour-un-sou a fait une bonne journée ; elle est ivre.

Venez, maintenant, venez : voici des sœurs de la Charité qui prodiguent des soins inutiles; voici des médecins qui s'éloignent en hochant la tête de façon sinistre, voici un prêtre qui parle du ciel sans être écouté.Il fallait pour dermière scène à mon drame , le choléra et ses horreurs ; le choléra digne et dernier tableau de cette vie étrange et funeste. Eh bien ! voici plus encore : c'est une créature à demi-morte qui se dresse sur son lit, qui ricane , qui maudit Dieu , qui retombe et qui meurt ; c'est un cadavre dont le dernier sourire raidi et rendu immobile par le trépas, conserve encore sa dernière expression d'ironie : c'est une bouche qui blasphème encore après le trépas.

S. HENRY BERTHoUD.

LE CHANOIN E D A I1RE.— Jean-François-Firmin Daire, né le 15 février 1762, après avoir terminé, d'une manière brillante, le cours de ses études, à Amiens, sa patrie, entra au séminaire de Saint

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genres de tribulations, sa foi , sa constance , en empruntèrent un nouveau lustre : et il ne cessa d'adresser au ciel des vœux et des prières pour le retour de l'ordre et de la tranquillité. Lorsque le concordat nous eut procuré ce double bienfait, S. Em. le cardinal légat et Mgr. l'archevêque de Paris l'ac· cueillirent avec une bonté toute paternelle , et Mgr. l'évêque de Cambrai, qui avait apprécié son mérite, s'empressa de l'associer à ses travaux. Tout ce diocèse sait avec quel zèle , quelle activité infatigable et quels efforts généreux il remplit, pendant plus de vingtdeux ans , les fonctions de secrétaire-général. Le prélat , à son arrivée, n'avait trouvé aucuns documens, pas le moindre vestige de l'ancienne administration. Il fallait tout créer, tout organiser : M. Daire répondit à l'attente de son chef. Des relations suivies s'établirent sur tous les points de ce vaste diocèse ; et une correspondance active, régulière, ne fit bientôt plus

qu'une famille de tous ces pasteurs.

Les intérêts spirituels n'absorbèrent pas tous les momens du secrétaire-général. La reconstruc tion , l'achat, les réparations des églises et des presbytères, l'organisation des fabriques , et dans tous ces soins, l'ordre et l'économie, firent juger combien il apportait d'aptitude à ses fonctions pénibles. L'amélioration du sort des curés et des vicaires, qui éveillait la sollicitude du premier paste ur , donnait à M. l'abbé Daire un surcroit de travail, qu'il supportait avec ce plaisir si pur que l'on goûte en contribuant à faire le bien. Que d'heures dérobées à son sommeil , de travaux assidus dont la continuité a longtems préparé à l'avance le dépérissement de sa santé, et sans doute abrégé sa carrière ! Doué d'un cœur excellent, d'une sensibilité exquise, obliger tous ceux qui s'adressaient à lui , était pour sa belle âme un devoir sacré

que rien au monde n'aurait pu lui · faire négliger.

A travers les vicissitudes des événemens , sa constante amitié pour les personnes entie les bras desquelles il a exhalé son dernier soupir, son dévouement héroïque pour l'une d'elles, au milieu des crises les plus terribles de la révolution ; la sagesse de ses conseils, sa voix persuasive, et les exemples de modération, de prudence et de fermeté qu'il n'a cessé de donner, au sort de la tempète comme dans le calme des jours plns sereins , dans la bonne comme dans la mauvaise fortune , tout annonçait en lui un prêtre pénétré de la sainteté de son état , un véritable disciple •lu divin Jésus, dont il était chargé d'enseigner la loi d'amour et de charité.

M. Daire laisse une mémoire chère à tous les gens de bien , et le diocèse de Cambrai jouira longtems du fruit de ses travaux et de ses talens administratifs.

C'est le 7 octobre 1826 , à onze heures du soir, que Dieu l'a appelé à lui. - X.

LEMAIRE DE BERGUETTES. — Originaire d'une famille d'Ar

ras , M. de Berguettes descendait,

de Philippe Lemaire, son bisayeul, qui quitta la capitale de l'Artois pour venir se fixer à Douai, après avoir acquis, en 1654 , la seigneurie de Berguettes, terre à clocher entre Lillers et Aire. De Berguettes naquit à Douai , sur la paroisse St.-Nicolas, le 9 janvier 17o5; il prit ses grades en droit en 1727, fut élu échevin en 1732, et reçu au parlement de Flandre , le 1o juillet 1754. Au milieu des pompes du monde et des honneurs de la magistrature , M. de Berguettes s'occupait de ses devoirs religieux avec une candeur et une bonne foi qu'on ne trouve pas toujours chez les personnes placées sur les dégrès élevés de l'échelle sociale. Bientôt , il trouva que le tems qu'il consacrait aux exercices de piété n'était pas encore assez considérable , et pour s'y livrer tout entier il quitta le parlement le 14 août 1754, et ses lettres de conseil

ler vétéran furent enregistrées le 15 octobre de la même année.Dès lors l'oraison, les lectures pieuses , la visite des églises , la fréquentation des sacremens furent ses seules délices Il suivait les processions , le viatique, les meuvaines, et nul solennité religieuse n'avait lieu sans son concours ; du reste , il était étranger aux événemens les plus publics; ne s'occupant que de l'éternité , il avait fait divorce avec le siècle, et c'est tout au plus s'il savait sous quel prince il vivait. Toute sa crainte était de mourir sans être en état de grâce , aussi pour mieux s'y disposer il traduisit en français : de la préparation à la mort, opuscule du cardinal Bona. Cet ouvrage dont il laissa deux manuscrits et qu'il avait l'intention de publier, fut imprimé après sa mort, à Douai, chez J. Fr. Willerval, 1771 , in-12 , et vendu au profit des pauvres. Par ce travail et ses œuvres pies, M. de Berguettesne se crut pas encore assez précautionné pour une sainte mort, on trouva en outre , parmi ses papiers, la pièce suivante :

« S'il arrive que je suis surpris « d'un mal qui m'ôte l'usage des « sens, je déclare à présent que « mon intention est de recevoir les « sacremens de l'église, principa« lement celui de la péntience. Je « prie le prêtre qui m'assistera de « me donner l'absolution sur la « déclaration que je fais, par cet « écrit, que je la désire, que je la « demande instamment , et que je « déteste de tout mon cœur , tous « les péchés de ma vie, acceptant

« la mort au défaut des autres pé« mitences que je ne serai plus ca« pable de faire. Signé , R. F. J. LEMAIRE DE BERGUETTEs. »

Ses vœux furent exaucés : il mourutà Douai en grande odeur de sainteté le 17 janvier 1771.Il fut enterré dans l'église St.-Pierre, près de la balustrade de la chapelle paroissiale à trois carreaux du pilier du côté de l'épître. Un peu de vanité semble avoir présidé à sa tombe, chargée de ses armoiries sous lesquelles on lit l'épitaphe suivante : Sépulture de messire Robert-François-Joseph Lemaire , chevalier, seigneur de Wallles, de Berguettes, de Porville , de Plumoison et autres lieux, conseiller honoraire en la Cour du parlement de Flandre , décédé en célibat le 17 janvier 1771 , âgé de 66 ans.

ll est sans doute inutile de dire que le seigneur de Berguettes, Plumoison et autres lieux laissa beaucoup de legs pieux aux églises. Sa mort fut celle du juste, sa vie fut sans reproche , mais elle fut pour ainsi dire inutile à la société ; il mérite toute fois d'être cité comme un de ces types que l'on ne rencontre guères plus que dans notre bonne et religieuse Flandre.

CONCERT DE BÉTES.— Pendant l'été de 1549, Philippe II roi d'Espagne parcourut les Pays-Bas et chaque ville s'empressa d'imaginer des fêtes nouvelles pour plaire au fils de Charles-Quint. Au milieu de ces réjouissances de toutes espèces le monarque espagnol conservait un air grave et sévère

qui déplut fort aux flamands; cependant on observa qu'à la k ermesse de Bruxelles Philippe II s'était déridé; ce fut une grande victoire; voici à quelle occasion : c'est l'historien Espagnol Jean Christoval qui nous a conservé ce curieux évéIlement.

Au milieu de la procession de Bruxelles qui se fesait à la mi-juillet 1549 , un musicien flamand avait imaginé d'organiser un concert d'animaux, innovation qui ne parut pas par trop singulière aux spectateurs habitués des burlesques processions du pays.Le corps de musiciens quadrupèdes était sur un grand char dans le milieu duquel s'élevait majestueusement un ours de belle taille, qui, gravement assis, touchait une espèce d'orgue composé, non de tuyaux comme à l'ordinaire , mais d'une vingtaine de caisses étroites en chacune desquelles il y avait un chatenfermé; les queues de ces chats sortaient par les dessus des boites , où il y avait un trou fait exprès, et étaient liées à des fils attachés au. registre de l'orgue; à mesure que l'ours pressait les touches , il remuait ces cordes qui tiraient les queues deschats pour les faire miauler. Ces cris produisaient des tons plus ou moins élevés selon la nature de l'air qu'on avait appris à toucher à l'ours. Les gros matous fesaient les basses , des chats adolescens les tailles , et les dessus se rendaient par de jeunes chattes délicates. Tout avait été si bien calculé et essayé que les airs étaient rendus avec une précision et une

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