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EXTRAORDINAIRE

TRADUITE DE L'ESPAGNOL.

E m'en allois Milan dans le deffein de paffer

voyage, en changeant de voiture, je m'étois mis sur l'eau, en convenant avec mon Muletier, d'un village où il devoit me rejoindre; mais le coquin me trompa vilainement, & je ne trouvai, ni lui, ni cheval, ni mulet; desorte qu'il me fallut continuer ma route d beau pied fans lance. Je mar. chois donc assez tristement; & après avoir arpenté tout le jour les plaines de la Lotnbardie, je ne sa. vois où donner de la tête, lorsque j'apperçus de loin un Cavalier qui traversoit le chemin, ayant un Fau. con sur le poing. Ce Cavalier m'ayant apperçu de son côté, s'arrêta pour me donner le temps de le joindre; ce qui ne fut pas si-tôt fait, parce que dans l'abattement où j'étois, je ne marchois pas d'un air fort délibéré. Dès qu'il me vit à portée de l'en. tendre, il me demanda si je n'étois pas Soldat Efpagnol. A quoi ayant répondu qu'il ne se trompoit pas, il me prévint de lui-même, comme s'il edit deviné l'embarras où j'étois , & me dit que ja. vois encore bien du chemin à faire avant que de pouvoir trouver gite; que fi je voulois le fuivre dans une Maison de campagne qu'il avoit dans le voisinage ,'il 'me donneroit le couvert jus. qu'au lendemain. Quoique la profonde mélancolie où je le voyois plongé, ne me parât pas de bon

augure,

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augure, la nécellité me fit cependant accepter la proposition. Je me déterminai même d'autant plus aisément, que je fis réflexion qu'il n'y a gueres de risque à courir avec des gens de condition, tel que me paroiffoit & qu'étoit effectivement ce Gentil. homme.

Nous entrames chez lui par un jardin assez grand, mais fort mal, en ordre. L'herbe y, croissoit de tou. tes parts comme dans une campagne en friche, & rien ne rellembloit mieux à une Terre en Décret. Quand nous fùmts à deux pas de la maison, il en fòrtit quelques valetsqui vinrent au-devant de nous, mais tous d'un air abatcu, la tristesse peinte sur le visage, & sans dire un seul mot. La maison étoio assez belle; mais on n'y trouvoit rien quine quadrat parfaitement avec le lombre chagrio & le morne folence qui se remarquoit, & dans le Maitre, & dans le domestique. Un spectacle fi extraordinaire ne Jaisfoit pas de me donner quelque sorte d'inquié, tude, & je ne savois que penser de tout ce que je voyois. Le Gentilhomme paroissoit porter da son cæur un fonds de mélancolie la plus noire. Il ne parloit que rarement à ses gens, & il le faisoit ordinairement par gestes, & d'un air brusque & chagrin. Enfin l'heure du fouper vint, de quoi j'avois grand besoin, u'ayant pas mangé depuis le matin; desorte que, malgré les inquiétudes du Maitre & celles de toute sa maison, je ne laissai pas de manger de grand appétit, mais cependant dans un silence profond, autant de ma part que de celle du Gentilhoinne; & je peux dire que la regle, à cet égard, n'est pas mieux observée dans un Réfectoire de Chartreux. Je n'avois garde de m'in; gérer d'ouvrir la conversation; c'étoit à lui à le faire, s'il le jugeoit à propos. Quand on eft en mailon étrangere, & avec gens au-dessus de foi, il faut s'accommoler à leur humeur, & sur-tout ne Témoigner aucune curiosité sur leurs affaires, Qu'ils

Un proye

foient gais, qu'ils soient tristes, il faut fupposer qu'ils ont leurs raisons pour l'un ou pour l'autre, & s'en tenir-là.

Après que le fouper fut fini, & que les valets le furent retirés, le Gentilhomme cella d'être muët, & d'un ton de voix, basse & sépulcrale il dit ces paroles en soupirant: Heureux ceux qui naissent dans une condition obscure! Ils pallent leur vie bien ou mal, fans s'embarasser de ce qu'on peut dire ou peno ser d'eux. Le pauvre Soldat, quand il a rempli fora devoir, va se reposer fans aucun souci. F'en dis au. tant de l'Artisan, & de tout ce qu'il y a de gens de cette forte, qui, après avoir fini leur journée, vont se cou, aber fans inquiétude. Mais il n'en va pas de même de ceux qui, par leur naissance ou leur fortune, se trouvent exposés aux yeux du Public, ayant autant de juges de leurs actions, qu'il y a de gens qui ont la vue attachée sur eux.

à leurs murmares , & vi&times de leurs médisances & de leurs foupçons , tout est pris en mauvaise part. Ensuite, fe tournant vers moi, j'ai souhaité, dit-il, Monsieur, de chercher quelque Toulagement à ma juste douleur,

par la confidence que je veux vous faire de ce qui en fait le triste sujet: non que j'aye faute d'amis dans le sein de qui je puisse répandre les sentimens de mon cour; mais ce que j'ai à vous confier, est de telle nature, qu'on aime mieux en faire part d. un étranger, qu'à des personnes qu'on voit tous les jours., & qu'on auroit ensuite pour témoins perpétuels de son malheur & de fa confusion. Aufli puis-je vous assurer qu'aucun de mes domestiques ne connoît le motif de mon affliction; , & _vous, les voyez si triftes & fi abattus, leur tristesse ne vient que de celle où ils me voyent, sans qu'ils en fachent davantage.

Je vous dirai donc, Monsieur, que je suis assez accommodé des Biens de la fortune pour vivre heu. Feux, li le bonheur ne dépendoit que des richesses., BO

Mon

Mon inclination ne m'a jamais porté à fréquenter le Grand Monde, ni à entrer dans les Charges pue bliques. J'aime la folitude de la campagne, & j'y pafle ma vie dans les exercices qui conviennent à un Gentilhomme. Un peu d'agriculture, un peu de jardinage, la pêche, la chasse, c'est à quoi j'ai employé fort agréablement plusieurs années, ayant d'ailleurs assez bonne table, & tecevant avec plai. fir les Etrangers qui me faifoient l'honneur de pat. fer par chez moi. Les premieres années de ma jeu. neffe fe font paffées de la forte, fans que je son geaffe au mariage, que j'avois toujours regarde comme une charge trop pesante, & incompatible avec la maniere de vivre que j'avois prife, & od je trouvois tant de douceur. Mais, comme on ne peut éviter fa destinée, il arriva qu'un jour que j'allois à la chasse, avec un faucon fur le poing, mon caur fut frappé soudainement de la vue d'un objet qui me Jaissa une impreffion fi tendre & fi vive, que rien n'a jamais pu l'effacer; & que rien ne le pourra jamais. Je passois proche des Fauxbourgs de Crémé, lorsque je vis paroitre, à la porte d'un jardin, un des plus beaux vifages qui fe forent peut-être janais vus. Je voulus dans mon premier tranfport aller joindre la personne; mais elle rentra aullitôt dans le jardin, en fermant la porte sur elle. Enchanté au point que je l'étois de ce charmant objet, je n'eus point de patience que je ne fülle informé de sa con. dition, de son caractere, de son humeur, & de tout ce qui pouvoit la regarder. Après des perquifitions fort exactes, je ras que cette jeune personne It'étoit point mariée, qu'elle appartenoit à des gens de balfe extraction, mais que d'ailleurs elle étoit d'une fágeffe extrême. Je me flattai, malgré cet. te derniere circonstance, qu'à force de présens & de promesses, il ne feroit pas difficile d'en ventra bout & de la réduire. J'employai pour cela quel. ques femmes, que j'engageai à fe rendre chez elle

pour

pour la råter. Elles y allerent en caroffe, fous pré. texte de vouloir fe promener dans le jardin; mais elles eurent beau la tourner de toutes les manie. res, & employer tout leur art pour la pressentir de loin, elle eluda toujours toutes leurs proposi. tions, & le tint dans une réferve qui leur ôta tou. te espérance d'en rien obtenir. Malgré l'inutilité de cette tentative, comme ma passion ne me lais. foit point de repos, je résolus d'aller tenter l'avan. ture en personne ; & parce que la vue d'un homme auroit pu effiroucher la jeune personne , j'engageai les mêmes perfonnes que j'y avois déjà envoyées, 1-m'y mener avec elles, déguisé en femme, ce qui me fut d'autant plus aisé, que je n'avois point encore de barbe, & que j'avois d'ailleurs une fleur de jeunesse qui laistoit peu de différence entre moi & les femmes qui m'accompagnoient. Cette visite acheva de nie perdre ; car me voyant auprès d'elle fous ce déguifemént, elle eut pour moi des manieres encore plus polies que pour les autres, & m'em. braía de nouveau par le charme des paroles obli. geantes qu'elle me dit, en me louant sur ma beau. ré, fur ma douceur, & en écartant avec adresse tout ce qui avoit l'air un peu trop libre. Je revins donc de cette visite plus charmé & plus enflammé qu'auparavant, & je fus fi touché d'avoir trouvé tant de beauté avec tant de vertu dans un état fi pauvre, tant d'efprit & d'enjouement avec tant de rérerve, que cela , joint à mille autres perfections que je découvris en elle, me força enfin à recouris au dernier remede, & à l'épouser malgré l'inéga. lité de nos conditions. Je le fis, & je me retirai avec elle dans cette Terre, où nous avons vécu ensemble dans l'union la plus tendre & la plus par. faite, fans qu'il y ait eu de part ni d'autre un in. Itane d'altération. Les jours que j'allois à la chal. fe, & que je revenois un peu tard, je la trouvois à mon retour, les yeux encore mouillés de larmes,

dans

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