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blèmes qui touchent le plus immédiatement aux bases et à la constitution de la médecine et de la philosophie. » Suivant la doctrine des fièvres professée par l'illustre novateur que nous venons de faire connaître et que des envieux chercheront toujours vainement à saper par sa base, ces maladies consistent, non dans une lésion universelle de tous les tissus, mais bien dans une irritation locale plus ou moins étendue et plus ou moins intense. Si la faiblesse en est le résultat, toujours est-il que c'est cette irritation qui détermine tous les phénomènes de réaction, et qu'elle seule est la cause de la faiblesse et de la langueur des mouvements, qu'elle les précède, les accompagne et persiste même après sa disparition. En effet, l'asthénie ne forme pas le fond des fièvres, elle n'est que l'effet qui les constitue. Peut-on admettre l'accélération plus rapide des battements du cœur et l'augmentation de la calorification comme des symptômes asthéniques. Tous les corps extérieurs n'agissent sur nos tissus, dans la production des maladies, que par une action qui porte particulièrement et même exclusivement sur tel ou tel d'entre eux ;et il n'en est presque aucun qui modifie l'organisme tout entier. Toutes les causes agissent donc localement, et les fièvres n'échappent pas à cette loi. Maintenant une autre question. Existe-t-il une différence entre l'irritation inflammatoire et l'irritation fébrile ? Les causes de l'une peuventelles être celles de l'autre ? Les signes qui les caractérisent sont-ils donc si disparates? En se renfermant dans les symptômes locaux ou directs, on parviendra sans doute à s'entendre et à convenir que, dans les fièvres dites idiopathiques, ces symptômes sont bien moins dessinés et beaucoup moins intenses que ne le sont les phénomènes sympathiques; d'où l'on inférerait que la fièvre fait ressortir plus obscurément ses caractères propres, que ne le font un grand nombre d'autres maladies; mais cette obscurité n'est en réalité qu'apparente. La cause en est que dans l'une l'irritation siége sur des tissus qui jouissent à un plus haut degré de la propriété d'éveiller des sympathies nombreuses et développées. De ce que celles-ci sont plus évidentes dans les fièvres, faudra-t-il en tirer la conséquence que l'irritation qui les met en jeu est de nature non inflammatoire ? Qui n'est témoin, tous les jours, de ces phénomènes indirects des mieux caractérisés, qui surviennent à l'occasion d'une irritation légère, et qui se dessinent bien mieux que ne pourrait le faire une inflammation plus intense ? On peut même considérer comme local cet état particulier du sang qui concourt si puissamment à la production de la fièvre, puisqu'alors on en voit la cause dans les tuniques internes des artères et quelquefois des veines qui sont phlegmasiées ainsi que la surface interne du cœur. Si la maladie réside dans le système artériel ou veineux, on ne peut lui refuser la qualification de locale. Parlerons-nous des altérations spécifiques et spontanées qui jadis étaient attribuées aux humeurs? Mais tout ce que l'on sait de positif à cet égard, c'est que le sang peut être plus ou moins riche, plus ou moins abondant, plus ou moins apte à stimuler les tissus; qu'il peut contenir des matériaux étrangers, résultat d'un état pathologique des vaisseaux et qu'également il est susceptible de recevoir des substances hétérogènes nuisibles, sans avoir subi aucune détérioration de l'action organique. Tous les faits qui découlent de ces divers états ne sont encore qu'imparfaitement connus et sont loin de prouver en faveur de l'essentialité des maladies qui nous occupent. Une exposition précise de la nature de la lésion locale serait sans doute une source féconde de lumières à posséder sur la marche et les caractères distinctifs des fièvres : ce serait même la seule voie propre à faire avancer l'histoire, jusqu'ici passablement obscure, de ces affections, sur lesquelles cependant nous possédons de nombreux matériaux qui manquaient à nos prédécesseurs. Quelles idées lucides pouvons-nous, en effet, nous faire de toutes les opinions contradictoires et plus ou moins embrouillées qu'ont débitées les Galien, les Van Helmont, les Brown et une infinité d'autres médecins et philosophes, d'ailleurs fort estimables et très-instruits, sur la doctrine de ces maladies. Les commentaires qu'ils nous ont donnés de leurs phénomènes, leurs formules compliquées et les fausses applications qu'ils en ont faites, ne s'écroulent-elles pas, ou au moins ne perdent-elles pas une grande partie de leur valeur par les moyens analytiques que nous possédons,

ainsi que par l'expérience fondée sur l'étude des altérations cadavériques sa

gement appliquée. Dans les recherches de ce genre, le but doit tendre constamment à dégager la pyrétologie de tous ces exposés indigesles, de tout ce fatras sous lesquels elle s'est trouvée écrasée pendant tant de siècles, de cet alliage hétérogène qui lui a fait perdre sa propre physionomie, pour s'en tenir uniquement aux symptômes caractéristiques des lésions locales dégagées de leurs phénomènes sympathiques. Nous ne saurions trop le répéter, étudier la nature humaine, c'est en observer les faits, et non descendre dans les causes. Ne cherchons donc pas à connaître la nature des fièvres ou leur essence. Ce sont des mystères impénétrables qui tiennent aux causes premières sur lesquelles ont eu lieu des discussions éternelles sans profit pour la science, des controverses sans fin qui n'ont jamais jeté la plus faible lumière sur ces questions ténébreuses, toujours brûlantes et toujours stériles. Le calorique, la lumière, l'air, l'électricité, les aliments, les boissons, des organes qui s'enchaînent par des ressorts qui les font mouvoir les uns sur les autres, organes imbibés d'une sanguification qui elle-même est sous leur puissance et les vivifie, des rapports sociaux et sexuels; telles sont les seules conditions connues de la vie. Les changements sensibles, les apparences nous frappent, et pourtant nous ne savons de quelle manière ils arrivent ; nous ignorons en vertu de quel autocratisme ils s'opèrent. Mais pour étudier les phénomènes de la vie, qu'avons-nous besoin d'être initiés à la nature du principe qui nous anime ainsi qu'aux agents secrets qui le font mouvoir. Connaître leurs effets, leurs rapports réciproques, est tout ce que nous avons besoin. Puis est-on bien d'accord sur ce que l'on entend par nature ou essence d'une maladie ? En a-t-on donné quelque explication plausible?Cette question est-elle résolue? N'est-elle pas elle-même un problème ? Au moins sachons ce que nous cherchons avant de désespérer de pouvoir jamais saisir une chose dont on ne peut se faire une juste idée. Le développement d'une maladie, sa marche, les divers phénomènes qu'elle présente, ses aberrations n'exigent pas que nous connaissions l'essence de la vie, pas plus que celle de la cause morbide. Le plus important est de chercher à attacher un sens précis à ce mot nature ou essence, puis d'abandonner les causes premières. Dans une affection pathologique, tout ce que nous devons nous efforcer de découvrir, c'est l'organe qui le premier est devenu souffrant, de quelle manière, et quelles sont les indications curatives les plus convenables pour qu'il cesse de souffrir; ou, si nous sommes dans l'impuissance d'y apporter remède, de bien constater l'incurabilité du tissu lésé. Eh bien! l'observation, l'expérience et le raisonnement nous conduisent à la solution de ces questions, et nous ne devons rien espérer au delà. Possédons-nous la notion de la curabilité d'une maladie, alors nous procédons avec sûreté au traitement, sinon nous nous dispensons autant qu'il est en nous d'administrer des remèdes inutiles, parfois même nuisibles, pour nous en tenir uniquement à verser sur les derniers moments d'un malheureux patient, le baume de la consolation. Demander plus, c'est vouloir l'impossible, c'est convoiter une chose dont on n'a nulle idée. La cause de nos erreurs, disent les grands maîtres, est souvent la précipitation. Croyons-les, et ne nous hâtons pas trop de juger les idées les plus abstraites et les plus composées par celles qui sont les plus simples. Et pour ne point sortir de notre sujet, disons : en anatomie, tout est connu, le jugement est sûr, ou au moins on peut aisément le rectifier. La physiologie offre des difficultés plus grandes : les organes étudiés dans la science précitée ont une action. D'où provient-elle ? comment est-elle produite? Solution difficile, qui demande une plus grande attention, un travail intellectuel plus profond, parce qu'ici la certitude diminue et que l'esprit ne peut avancer que par une suite de déductions. Un muscle se contracte par la condensation de ses fibres, ses deux extrémités tendent à se rapprocher lorsqu'il entre en action ; mais les changements moléculaires qui déterminent tout cela ? leurs rapports avec les causes premières ? Quels sont les modes d'action d'une séreuse, d'une muqueuse, d'un nerf, bien que celui-ci soit connu comme agent conducteur du sentiment et du mouvement ? Mais de quelle manière se fait cette transmission! quel en est l'esprit ? quelle est sa manière d'être ? Que d'inconnu, que de ténébreux, que de mystérieux dans toutes ces choses ! Comment se rendre compte des fonctions intimes d'un sécréteur, d'un dépurateur, d'un excréteur? Que dirons-nous enfin du grand sympathique, lui qui, tant de fois, a été l'objet d'études profondes, presque toujours sans résultat ? Combien, disons-nous, tous ces problèmes sont insolubles. Ici plus de jugement direct, c'est à une série de déductions, toutes plus difficiles les unes que les autres, qu'il faut recourir, et encore court-on grand risque de s'égarer. Si nous abordons la chirurgie, nous y trouvons des faits que nos sens saisissent, parce qu'ils sont palpables. Cependant nous y rencontrons encore des cas où plane l'incertitude. Nous avons vu de grands maîtres en défaut dans quelques circonstances. Mais si nous descendons dans la pathologie interne, nous avons encore un plus grand besoin d'appeler à notre secours la déduc tion, parce qu'ici les faits sont souvent couverts d'une obscurité profonde et ne se font presque jamais voir ornés de tous leurs attributs. Nous n'avons plus ici ce quelque chose de sensible qui frappe vivement les sens et les yeux. C'est une foule de faits qu'il faut comparer, c'est un triage de symptômes compliqués et souvent très-disparates; c'est enfin une multitude de renseignements indispensables pour dévoiler le siége de la lésion ; la déduction est donc de la plus haute importance. Rien donc d'étonnant que l'histoire des fièvres ne soit pas encore arrivée au degré de perfection désirable, elles qui nous offrent tant de sujets de méditations; elles qui se revêtent de tant de formes si diversifiées ; elles qui souvent nous présentent un fond obscur et qui se plaisent à nous dérober le siége primitif qui les font surgir. Ne soyons pas surpris si leur étude a demandé tant de travaux et si des hommes éminents, dont la science s'honorera toujours, ont souvent échoué dans leur définition. Car cela tient à la difficulté de résoudre d'une manière satisfaisante les mille problèmes renfermés dans leurs flancs. Faible narrateur des méditations profondes d'esprits supérieurs, admirateur des efforts surprenants tentés par le génie pour arriver à la solution de tant de questions ardues et péniblement élaborées, nous avons cependant osé aborder une tâche si hérissée d'épines, sans nous dissimuler combien elle est au-dessus de notre faible intelligence et sans nous faire illusion sur ce que la médecine et surtout ces maladies exigent de jugements solides. Oui, ne craignons pas de le dire, la pratique de notre art demande une patience et une attention que rien ne doit rebuter, l'habitude de la réflexion et une vie de continuelle méditation ; car saisir le siége précis d'une maladie n'est pas toujours toutes roses, et leur liaison entre elles présente encore plus d'obstacles.De quelle obscurité ne sont pas hérissées leurs causes? Dans le cours de ce mémoire, nous l'avons plusieurs fois fait sentir. Pour quelques-unes, pour l'érysipèle par insolation, pour l'ivresse, une indigestion, un empoisonnement par un acide, un alcali ; pour une pneumonie, suite palpable d'un refroidissement subit, etc., tous nous serons unanimes. Mais pour d'autres, moins saisissables, dont les causes sont invisibles, que d'obstacles à surmonter pour parvenir à les pénétrer ! Que penser, d'après ce tableau, des philosophes qui usurpant un titre qui ne leur appartient pas, se plaisent à conspirer pour propager leurs erreurs, se font une joie d'engendrer l'esprit de négation qui est la mort du progrès, et remettent tout en question? A leurs yeux obscurcis par d'injustes préventions, tous les faits, fruits laborieux de profondes méditations et de fortes conceptions sanctionnées par l'expérience d'une suite de siècles, deviennent doute et hésitation. L'art médical est englobé dans le ridicule et le mépris qu'ils cherchent à rendre universels. Rousseau, le sophiste, poussé par une imagination malade et exaltée, se plaît à raviver les sarcasmes que les Montaigne et les Molière avaient vomi contre les médecins leurs contemporains. Voltaire, qui fit tant de bruit littéraire et dont l'esprit fut loin de toujours juger avec impartialité et justesse, ne put s'empêcher non plus de darder son venin satirique et ses traits acérés contre une science dont il ignorait les premiers éléments. Des écrivains prévenus n'hésitèrent pas de marcher sur les sophismes et les turpitudes de leurs maîtres dont les oracles faisaient loi ; et l'art médical, attaqué de mille manières et sous toutes les formes, sembla prendre une marche rétrograde et son existence être remise en doute. Néanmoins cet esprit de dénigrement ne put l'amoindrir et fut incapable d'ébranler les belles et importantes vérités qu'il renferme. De ce que quelques maladies résistent à la puissance pharmaceutique et hygiénique, est-ce une raison pour en inférer que la médecine est purement hypothétique ? Quelle est donc la science qui alors serait parfaite ? Quelle est celle dont toutes les lois sont fixes ? qui ne présente aucune obscurité et dont tous les dogmes sont infaillibles ? Les médecins ne peuvent créer, notre science ne s'y prête pas. Notre but est la conservation de la santé et la curation des maladies. Mais que pouvons-nous lorsque des organes totalement désorganisés s'offrent à notre observation ? Est-ce justice de chercher à semer l'abjection sur une profession qui demande des études si longues, si étendues, si variées et une pratique encore plus difficile ? Le vulgaire doit-il ajouter foi aux paroles d'esprits incapables et incompétents qui s'arrogent le droit de décider en juges souverains sur les diverses branches médicales qu'ils n'ont pas étudiées, et qui veulent faire admettre comme vraies les hallucinations de leurs cerveaux en délire ou prévenus; de ces hommes qui ont la prétention de résumer en eux la connaissance profonde de toutes les sciences ? Quelle idée peut-on se faire de Voltaire lorsqu'il nous parle avec emphase des lois de la physique qu'il ignore ? Quelle peut être l'autorité de Rousseau l'hypochondriaque en histoire naturelle? Les Hippocrate, les Galien, les Van-Helmont, les Boerhaave, les Stahl, les Morgagni, les Barthez, les Cabanis, les Laënnec, les Broussais et mille autres aussi illustres, n'ont-ils donc rien fait pour immortaliser la médecine ? Les immenses travaux de ces hommes célèbres ne sont-ils pas une preuve irréfragable de ce que l'esprit humain peut faire pour le soulagement de l'humanité souffrante? Cela vaut bien les déclamations satiriques et erronées de ces génies présomptueux qui se croient aptes à raisonner sur tout, même sur ce dont ils ne possèdent que la superficie. Arrêtons-nous sur ces sophistes incompréhensibles et n'allons pas plus loin ; aussi bien leur philosophie s'écroule, et déjà ils ne sont plus que des ombres. Ainsi donc, diverses voies ont été suivies dans l'étude de la médecine. Ici la philosophie a joué le principal rôle ; là, la chimie, les sciences abstraites, les calculs algébriques; ailleurs, le solidisme, l'humorisme, le dogmatisme, l'empirisme, le vitalisme, l'autocratisme, l'alchimie, etc., etc., l'expérience seule ou alliée à une ou à plusieurs de ces théories. Certes, la philosophie a jeté une vive lumière sur les diverses branches de l'art de guérir. Mais ce n'a été que lorsqu'elle s'est trouvée dépouillée des sophismes qui, trop souvent, ont emprunté le masque de cette science. La vraie philosophie, personne ne l'ignore, est l'antagoniste des discussions oiseuses, stériles et ténébreuses, c'est elle qui refrène l'imagination, repousse les hypothèses, stimule le génie, coordonne les faits et les compare pour en faire ressortir avec réserve des

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