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cuir chevelu, le côté gauche du cou et tout le visage, principalement à gauche, sont fortemcnt tuméfiés. Phlyctènes, assez dures, contenant un liquide épais, noirâtre et offrant une surface de dix centimètres, à la partie supérieure de la joue gauche. Au-dessous d'elles, après les avoir déchirées, je reconnais une escarre d'un blanc grisâtre, au milieu de laquelle je vois un point noir, lieu de la piqûre (1). Un engorgement pâteux, brûlant et d'un rouge foncé, règne autour de la plaque gangrénée. La langue est sèche, la soif ardente, la peau brûlante; le pouls, serré, donne 120 pulsations à la minute. Le malade, très-agité, a des visions et du délire; son sommeil est troublé par des rêves effrayants. Traitement. Limonade citrique et bouillon de bœuf, alternativement. Onctions fréquentes avec de l'axonge, sur toutes les parties tuméfiées et, spécialement, autour de la gangrène pour empêcher sa propagation par le contact de la sérosité qui s'échappe des phlyctènes. Lavage avec de l'eau chlorurée de l'escarre et pansement de celle-ci avec une poudre composée d'un tiers de charbon végétal et de deux tiers de quinquina. Je conseille, de plus, une cuillerée ordinaire, chaque heure, de la potion suivante :

PR. Eau de tilleul . . . . 90 grammes.

Eau de menthe. . . . . . . .. 10
Acétate d'ammoniaque. . . . . . 5 —
Extrait mou de quinquina. . . . - 1 -
Sirop d'écorce d'oranges. . . 50

Les jours suivants, la plaque gangrénée s'étend jusqu'à gagner une surface de six centimètres de longueur, sur une hauteur, moyenne, de trois centimètres. Ses progrès sont annoncés par l'apparition de nouvelles phlyctènes. En même temps, la tuméfaction s'étend à tout le cuir chevelu et descend jusqu'au-dessous des seins. Cette tête est horrible à voir. Il y a menace de suffocation. Les symptômes généraux se sont aussi aggravés au point d'être alarmants. Enfin, la gangrène s'arrête, un cercle inflammatoire ne tarde pas à la circonscrire. Au bout d'un certain temps, la plaque gangréneuse, après avoir détruit presque toute la paupière inférieure, la partie supérieure de la joue et une portion de la tempe, tombe, par lambeaux et laisse voir une vaste plaie, à surface inégale, plus profonde au point qui correspond à la piqûre. Le 1er novembre cette plaie est guérie. A sa place existe une cicatrice, qui s'étend du nez au milieu de la tempe et qui cause un renversement en dehors du bord libre, dans sa partie externe, de la paupière inférieure. Cette observation nous représente un cas de charbon malin, résultat de l'inoculation du virus charbonneux, produite par la piqûre d'une mouche. Le poison, inoculé dans la piqûre, a surtout agi localement; de là cette vaste plaque gangrénée; et la partie, qui a été absorbée, a causé, avec l'escarre, les symptômes généraux de septicémie.

(1) Voir les deux procédés de M. Girouard, pour le diagnostic de l'œdème malin, rapporté dans le mémoire de MM. Salmon et Maunoury.

Cette affection s'est-elle bornée d'elle-même ? Le traitement local et général l'a-t-elle enrayée?Ce sont des questions que l'observation suivante aidera à résoudre. En tout cas, ill n'est pas inutile de se rappeler la thérapeutique employée. 2° OBs. — Le 20 septembre 1858, je suis appelé par M. Evon, mégissier, âgé de 76 ans, demeurant à Lunéville. Cet homme, dans l'aisance et qui croit avoir un simple érysipèle, présente les symptômes que voici : joue et paupière droites, tuméfiées, d'un rouge foncé, brûlantes. Entre la pommette et la paupière inférieure de ce côté, phlyctènes, d'une inégale élévation, dures et noirâtres, au-dessous desquelles, on reconnaît, lorsqu'on les a déchirées, une escarre, d'une surface allongée, équivalente, au moins, à celle d'une pièce de deux francs, produisant la sensation d'une brûlure et d'une tension déchirante tout à la fois. Les tissus voisins, d'un rouge foncé et brillant, sont tuméfiés et assez durement empâtés. Le pouls, serré, irrégulier, mais petit, donne 118 pulsations à la minute. La langue est sèche, la soif ardente. La peau est très-chaude. Il y a de l'agitation, de l'insomnie, quelques visions, mais point d'inquiétudes sur le danger du mal. Interrogé, M. Evon me dit se rappeler, très-bien, avoir été piqué, l'avantveille, au lieu qui correspond à la gangrène, par une mouche, au moment où il se trouvait dans son atelier. Diagnostic. — Charbon malin, encore localisé à l'extérieur, inoculé par la piqûre d'une mouche. A l'extérieur et à l'intérieur, même traitement que celui de Georgel (voir l'observation précédente). Ici, comme dans l'autre cas, je conseille, aux personnes qui soignent le malade, de se garer des mouches; de prendre de grands soins de propreté et de laver, attentivement, leurs mains, avec de l'eau fortement chlorurée, dès qu'elles ont pansé la plaque charbonneuse et fait des onctions sur les parties érysipélateuses, circonvoisines. La plaie, résultat de la chute de la plaque charbonneuse de douze centimètres de surface, est entièrement guérie le 15 octobre. L'escarre a été plus superficielle et moins étendue que celle du malade précédent. Les symptômes généraux aussi ne furent pas si inquiétants. Cette moindre gravité des accidents locaux et généraux est, assurément, non pas seulement un résultat de la réaction de la constitution du sieur Evon; mais une conséquence ou d'une très-faible quantité de virus, d'abord inoculé, puis absorbé ou de la qualité.du virus. J'ai eu l'occasion de voir, en soignant ce dernier malade, la justesse de certaines précautions, recommandées à Georgel. On se rappelle que j'ai conseillé, à celui-ci, de fréquentes onctions d'axonge, sur les parties circonvoisines de la plaque charbonneuse, dans l'intention de combattre, non la spécificité, mais simplement l'inflammation érysipélateuse et, surtout, pour s'opposer à l'inoculation que pourrait produire, par son

contact, l'espèce particulière de sérosité qui s'écoulait des phlyctènes (1). En effet, j'ai vu sur les parties de la joue, inférieures aux phlyctènes, primitives, de petites plaques charbonneuses, se montrer là où de la sérosité, sortie des phlyctènes, avait séjourné. Fournier dit avoir vu deux fois la sanie fétide des phlyctènes communiquer le charbon, par son contact (2). Ici, peut-être, ferait-on l'objection que voici : Georgel et Evon, dont je viens de rapporter, succinctement, l'histoire de leur maladie, n'avaient pas le charbon malin, local; mais, tout simplement, un érysipèle gangréneux ordinaire. Bien que la suite de ce travail démontre la réalité de l'affection charbonneuse de ces deux malades, je veux, tout d'abord, faire quelques remarques. Je reconnais que ces deux affections charbonneuses, d'abord localisées, pourraient être prises pour des érysipèles gangréneux ; mais qui a vu et observé attentivement des érysipèles de cette nature et le charbon malin, local, suite d'une inoculation par une piqûre, ne saurait confondre ces deux maladies. En effet, sur nos deux malades on voyait distinctement le point d'inoculation, et tous les deux se rappelaient fort bien avoir été piqués. Georgel affirmait avoir tué, sur place, une mouche, mince et jaunâtre. De plus, et ce fait me semble digne d'attention, le jour où le sieur Evon a été piqué, son principal ouvrier, de la maladie duquel nous parlerons, dans la seconde partie de ce mémoire, a été atteint d'une pustule maligne, à la partie externe et inférieure de l'avant-bras droit : accident que j'attribuai, avec cet homme, à une peau de veau, exhalant une odeur repoussante et sortie, ce jour, de chez un boucher de la ville. | Remarquons, en passant, ce fait : c'est qu'un même virus peut produire le charbon malin et la pustule maligne. C'est un point de doctrine étiologique, sur lequel nous aurons à revenir dans la deuxième section de ce travail. Le diagnostic différentiel de l'érysipèle gangréneux et du charbon érysipélateux, suite d'une inoculation, est assez facile, avons-nous dit, et c'est ce que nous allons prouver, avec les quelques détails que permet le plan de notre mémoire. Aux symptômes que nous avons déjà donnés, nous ajouterons ceux-ci : dans le charbon, la douleur est plus violente, plus brûlante; l'empâtement des tissus est plus étendu, plus dur, plus élevé, plus manifeste et moins égal, et d'un rouge plus foncé. De plus, le charbon se montre subitement, au milieu de la santé la plus belle ; tandis que l'érysipèle gangréneux n'est presque jamais primitif. Lorsque cet érysipèle attaque les nouveau-nés, ceux-ci sont malingres, chétifs, issus de parents malsains et ordinairement atteints d'une affection

(1) Ce moyen a été conseillé par un praticien dont le nom m'est échappé de la mémoire.

(2) Dans ce cas il n'y a pas possibilité d'admettre, avec Thomassin, que ces phlyctènes secondaires sont un résultat d'une gangrène sous-cutanée, et avec MM. Bourgeois, Salmon et Maunoury, l'effet d'une cautérisation trop étendue.

vénérienne. Dans ce cas, la gangrène succède presque toujours à un érysipèle phlegmoneux. Chez les adultes, l'érysipèle gangréneux ne se montre que lorsque ceux-ci sont épuisés par l'âge, par des excès, par des maladies de longue durée. Le fait suivant, pris au hasard au milieu d'autres semblables, que j'ai vus, dans ma clientèle, servira de preuve à l'opinion que je soutiens. 5° OBs. — Mme Savain, âgée de 42 ans, mère de trois enfants, porte dans l'abdomen, plusieurs tumeurs, entraînant la diathèse séreuse. Deux jours après la troisième paracentèse, suivie, comme les précédentes, de mouchetures faites à la partie postérieure des cuisses et des jambes, tout à coup et sans cause accidentelle appréciable, autre que le très-grand épuisement, résultat de sa maladie, cette dame présente à la partie supérieure et antérieure de la cuisse gauche, un engorgement pâteux, non élevé, ni bien circonscrit, d'un rouge pâle, causant une douleur brûlante. Le pouls est petit, fréquent; la peau chaude et halitueuse. La langue est sèche, la soif vive. Il y a de l'agitation. Le lendemain, à cinq heures du matin, cette rougeur présente de nombreuses phlyctènes, de différents volumes, contenant un liquide fétide, noirâtre, au-dessous duquel on voit une plaque gangréneuse, de l'étendue de la main. Le pouls, petit, inégal, donne 150 pulsations à la minute; la peau, un peu bleuâtre, est couverte d'une sueur froide. Le facies est décomposé ; ainsi les yeux sont enfoncés, ternes, chassieux et hagards ; le nez est froid et effilé; l'haleine est froide et fétide; la langue, les gencives et les lèvres sont noirâtres. Il y a du délire et de la jactitation. La mort arrive à deux heures de l'aprèsmidi, trente-deux heures après l'invasion de l'érysipèle. En pareille circonstance, l'érysipèle n'est point un résultat d'une phlegmasie très-intense; mais la rougeur livide, érysipélateuse, me semble une conséquence de la gangrène, laquelle est l'affection principale et primitive. Ainsi, pour nous, il y a un charbon malin et érysipélateux, d'abord local, suite d'une inoculation. Cette forme ne peut être confondue avec certaine, indiquée par M. Rayer et donnée à tort comme une espèce du pustule maligne, tandis qu'elle n'est qu'un degré de celle-ci. Ce charbon, dans le principe moins dangereux que l'autre, dont nous parlerons bientôt, peut guérir, quand le virus inoculé est en très-petite quantité et, comme le prouve surtout la première observation, il peut infecter l'économie en général. Ce dernier point sera mieux confirmé par le fait suivant : 4° OBs. — Le sieur Petit, équarrisseur, homme fortement constitué, âgé de 51 ans, présente, sur le dos de la main gauche, une tumeur empâtée, d'un rouge brillant et violacé, causant une douleur vive et brûlante. A la superficie on reconnaît un point gangréneux. Cet homme, qui n'a pas voulu suivre les conseils d'un de mes collègues, qui

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ne veut pas écouter les miens, se confie à un guérisseur par le secret, qui ne manque pas de lui promettre une cure prochaine (1). Deux ou trois jours plus tard, ledit malade meurt. Ce fait nous montre un cas de charbon malin, d'abord localisé, lequel n'a pas tardé à empoisonner toute l'économie et à entraîner la mort. Le traitement local et général, conseillé et suivi dans les deux premières observations, aurait-il pu arrêter les progrès du mal externe et de l'intoxication générale? Il est permis, sinon de le croire, au moins de le soupçonner en se rappelant les deux observations citées. 5° OBs. Le 27 mai, 1855, je suis appelé par Mme Weyer. Cette dame, au tempérament sanguin, brune, d'une très-forte constitution, jouissant habituelle ment d'une heureuse santé, est âgée de 59 ans. Ce jour, elle se plaint de bouffées de chaleur au visage, de pesanteur de tête, de lassitudes et d'un mal de reins. Son pouls est élevé, et l'appétit presque perdu. Je conseille huit sangsues à l'anus, des pédiluves irritants, des lavements de guimauve et une tisane délayante. Le lendemain, le pouls, qui a beaucoup faibli, est très-fréquent. La malade accuse une grande courbature, des horripilations et une céphalalgie spéciale. Sa langue est large, humide, couverte d'un enduit muqueux, verdâtre, amer. Il y a perte complète d'appétit et ennui. Traitement : Eau de Sedlitz et potage. Le 29, nausées, soif, langue sèche, lassitude, horripilations, insomnie, inquiétudes; peau sèche et brûlante ; fréquence, petitesse et légère inégalité du pouls ; facies un peu altéré. La malade se plaint de la lèvre supérieure, tuméfiée, surtout à gauche, où l'on remarque un petit point noir, résultat, au dire de la malade, d'une piqûre de mouche faite le 21. Là elle ressent une douleur tensive, brûlante. La tuméfaction occupe la joue gauche et le cou du même côté. Boissons acides, potion avec l'extrait de quinquina. Ce jour je soupçonne que les symptômes typhoïdiens sont une conséquence d'une intoxication charbonneuse, produite par la piqûre de la lèvre. Le 50, la tuméfaction de la lèvre, du visage et du cou est augmentée en intensité et en étendue. Le pouls, petit, concentré, donne 150 pulsations à la minute. Langue sèche, grande faiblesse, agitation, vive inquiétude ; la malade veut, continuellement, changer de place. Délire léger, visions, facies décomposé. Peau violacée, avec une tendance au refroidissement, comme dans la période d'asphyxie du choléra-morbus. Diagnostic. — Charbon général, suite de la piqûre de la lèvre, dans laquelle a été déposé le virus spécifique; fièvre charbonneuse.

(1) A cette époque, l'homœopathie était déjà justement bafouée; le camphre, comme panacée universelle, n'était pas encore prôné; et les consultations, données par les tables tournantes, les somnambules et les magnétiseurs, n'étaient point inventées ; les gens, qui aimaient l'absurde, s'adressaient aux rebouteurs et aux guérisseurs par le sccrct.

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