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Cet emploi du goudron contre les maladies de la peau a pris dans ces derniers temps une extension très-grande; on l'a vanté contre une foule d'affections très-graves et les succès nombreux qu'on lui a attribués nous font un devoir de consacrer un article spécial à cet important médicament. $ 2. PRÉPARATION. — On obtient le goudron par la combustion, dans de grandes fosses, des copeaux de pin et de sapin qui ne sont plus aptes à fournir de la térébenthine. A côté de la fosse à combustion, il en existe une autre inférieure et communiquant avec la première et dans laquelle on trouve le goudron surnagé par un liquide très-fluide, brun, empyreumatique, qui est l'huile de cade fausse. o$ 5. PRoPRIÉTÉs PHYsIQUEs ET CHIMIQUEs. Le goudron a la consistance d'une térébenthine. Il est noir, d'une odeur particulière, empyreumatique, sorte et tenace, d'une saveur âcre ; il contient de l'acide acétique, de la résine non altérée et plusieurs produits pyrogénés, au nombre desquels il faut compter la créosote, la paraffine, l'eupione, la pyrélaïne, etc. (Reichenbach). La chaleur en expulse de l'acide acétique, de l'eau et une huile volatile complexe, appelée huile de goudron (Tar oil, en Angleterre). Elle est analogue à l'huile de cade fausse. M. Péraire, en distillant cette huile, a obtenu trois produits qu'il nomma résinone, résinéone et résinéine. L'alcool, l'éther, les huiles fixes et volatiles dissolvent le goudron. Agité avec l'eau, il lui abandonne une assez grande variété de produits et la colore en jaune. Il ne faut pas confondre pour l'usage médical le goudron de bois avec celui qui est obtenu par la distillation de la houille ; ce dernier contient aussi un grand nombre de substances parmi lesquelles nous citerons l'acide phénique, le leucol, le pyrol, la benzine, la naphtaline, la paranaphtaline, etc. $ 4. ACTIoN PHYsIoLoGIQUE. — Le goudron est un véritable spécifique contre les maladies de la peau à forme squammeuse; il paraît agir dans ces cas par une action substitutive; la peau recouvre sa vitalité physiologique, les squammes se détachent et sont remplacées par un épiderme blanc. Donné à l'intérieur, le goudron a une action évidemment stimulante; à doses modérées, il excite les organes digestifs, il accélère la circulation et active d'une manière remarquable les sécrétions, surtout la sécrétion urinaire; il augmente notablement les fonctions de la peau. $ 5. PRoPRIÉTÉs MÉDICALEs. — Nous avons vu que M. Crichton, médecin de l'empereur de Russie, avait préconisé, en 1825, l'emploi du goudron en vapeur dans le traitement des affections catarrhales; c'est lui qui vulgarisa cette médication en Russie et en Allemagne et qui fit connaître le mode d'emploi du goudron officinal. « Le meilleur goudron, dit M. Crichton, pour les fumigations est celui qu'on utilise dans la marine et les corderies; il vient ordinairement de la Norwége ; le meilleur pour l'usage médical est celui qu'on extrait des racines du pin blanc; mais le premier suffit. Cependant le goudron du commerce étant chargé d'impuretés, il est bon de le passer au tamis à une douce température. Il contient aussi un acide pyroligneux qui, par sa volatilité, s'évapore bien avant le degré d'ébullition, irrite la muqueuse bronchique et provoque la toux. Pour neutraliser cet élément nuisible, il faut ajouter de 60 à 90 grammes de souscarbonate de potasse par kilogramme de goudron. C'est faute d'avoir pris cette précaution, que bon nombre de médecins ont rejeté cette médication, dont ils n'avaient point obtenu de bons résultats. Ce carbonate de potasse doit être intimement mêlé; pour cela il convient de remuer en agitant peu à peu la quantité requise de ce sel dans le goudron, qui doit être choisi le plus liquide possible. » En Allemagne, nous avons vu le goudron vanté par Hufeland et Neumann ; il le fut également, en France par Laënnec et depuis par MM. Sales-Girons, Cayol, Valleix et Durand-Fardel; nous empruntons à ce dernier auteur les notions suivantes sur l'historique de cette médication. « Les préparations de goudron ont été proposées contre la phthisie pulmonaire, dans une vue de spécificité, à laquelle, malgré les assertions des médecins anglais, nous ne saurions ajouter aucune foi. Mais il faut admettre qu'elles exercent une action formelle sur les sécrétions catarrhales de la muqueuse pulmonaire, et c'est, ou en modifiant ce phénomène qui domine quelquefois tous les autres chez les phthisiques, ou en agissant sur de simples catarrhes, par suite d'erreurs de diagnostic, que cette apparence de spécificité a pu tenter de s'accréditer. Ce qu'il y a de certain, c'est que par une tradition antique et vulgaire qui s'est perpétuée, soit dans la science, soit en dehors d'elle, les préparations balsamiques, les arbres de la famille des conifères, le goudron, tel qu'il s'emploie dans les usages industriéls, ou dans l'art nautique, ont toujours été recherchés pour les individus affectés de toux et d'expectoration catarrhale, simple ou non (1). » L'action du goudron sur la muqueuse bronchique est très-curieuse à étudier; cette action n'est pas toujours la même et dépend du degré d'inflammation ; tantôt elle diminue les sécrétions excessives, tantôt, au contraire, elle active l'expectoration qui devient plus facile et plus abondante. « Par l'administration du goudron, dit M. Durand-Fardel, les sécrétions excessives diminuent; elles prennent un peu plus de consistance; elles sont rejetées avec plus de facilité, et cessent de s'arrêter dans les rameaux bronchiques qu'elles obstruent, avec production de dyspnée, imminence, à un certain degré, d'asphyxie, et nécessité d'une toux pénible pour les expulser. » Lorsque au contraire la muqueuse est le siége d'une irritation de longue durée, avec sécrétion rare, visqueuse, difficile à détacher, celle-ci devient plus abondante, plus fluide, l'expectoration plus facile, et les signes d'irritation disparaissent. C'est en définitive sur la muqueuse bronchique, considérée comme

(1) DURAND-FARDEL, Traité des maladies des vieillards. Paris, 1854, p.429.

organe de sécrétion, qu'agissent les préparations résineuses, et comme c'est autour du phénomène sécrétion que se groupent tous les symptômes propres au catarrhe, il en résulte également que tous ces symptômes se trouvent modifiés par cette médication (1). » Cette manière de voir de M. Durand-Fardel est en tous points conforme aux résultats de notre pratique; nous prescrivons avec succès le goudron contre des affections catarrhales de diverses natures et nous nous trouvons aussi fort bien de son emploi dans certains cas de phthisie; il est bien entendu que contre cette dernière affection, nous comptons sur une action modificatrice des sécrétions et non pas sur une action curative réelle. MM. Lébert et Pétrequin ont aussi recommandé l'usage interne de l'eau de goudron dans la phthisie; suivant ces savants observateurs, le goudron mérite d'être expérimenté avec soin contre cette terrible affection (2). L'usage externe du goudron mérite aussi d'être signalé avec soin à l'attention des praticiens; les maladies cutanées et principalement celles à forme squammeuse sont modifiées d'une manière très-avantageuse par l'emploi de ce médicament. Le docteur Bateman l'a employé avec avantage contre l'ichthyose, mais il l'administrait à l'intérieur; de même les docteurs Sutro et Wetherfield ont prescrit des capsules gélatineuses de goudron dans certaines formes de maladies cutanées et en particulier d'affections squammeuses (lepra, psoriasis); ils en ont obtenu de bons effets. Il agit alors, disent ces auteurs, comme diurétique et diaphorétique; donné à petites doses, il active les fonctions digestives au lieu de les troubler, ce qui le rend précieux dans le traitement des affections chroniques et rebelles de la peau que l'idiosyncrasie des malades empêche de traiter par des préparations plus actives (5). Aujourd'hui c'est plus particulièrement sous forme de pommade que le goudron est employé contre les maladies de la peau; son action modificatrice est évidente et se manifeste sûrement et rapidement. « Le goudron, dit M. Devergie, est un des moyens les plus propres à faire disparaître les affections squammeuses; aussi est-il très-fréquemment employé. Il ne procure que des guérisons superficielles. Les malades ne sont que blanchis etla récidive est presque inévitable dans un délai assez court. Il faut autre chose qu'une médication topique pour obtenir une guérison un peu durable. Il faut, par un traitement interne, imprimer à toute l'économie une modification prosonde, afin de détruire, s'il est possible, la cause inconnue de ces éruptions cutanées. Il sera donc bon de donner en même temps à l'intérieur l'arsenic et d'administrer, trois fois par semaine, des bains de vapeur à une température simplement suffisante pour faire transpirer le malade.A l'extérieur, voici comment on administre le goudron; on commence par une pommade au vingtième

(l) DURAND-FARDEL, loc. cit., p.450.

(2) Gaz. méd. de Paris, 1856, et LÉBERT. Traité des maladies tubercul. et scrof. Paris, 1849, p. 766.

(5) London med, Gazette, 1848.

de son poids de goudron, puis au dixième; après un mois, six semaines, on fait préparer au cinquième. Chez quelques malades, on arrive à se servir de parties égales de goudron et d'axonge et même de goudron pur dans des cas de psoriasis très-anciens (1). » Lorsqu'il s'agit de maladies squammeuses invétérées, nous admettons la médication complexe de M. Devergie; mais ces cas ne nous semblent pas aussi communs que la plupart des auteurs le prétendent. Aujourd'hui on est tombé dans une véritable exagération en faisant dépendre toutes les maladies de la peau de vices congénitaux, d'un état général de l'organisme ou même d'une influence héréditaire; nous pensons que bien souvent, et surtout plus souvent qu'on ne le croit généralement, on a affaire à une affection purement locale et qui cède à un traitement local bien approprié. Outre les maladies squammeuses, telles que les différentes espèces ou variétés de psoriasis, la lèpre vulgaire (lepra vulgaris) et l'ichthyose, le goudron a encore été vanté contre la teigne et aussi dans le traitement de certains ulcères à forme atonique. $ 6. DIscUssIoN DEs PRoPRIÉTÉs THÉRAPEUTIQUEs. — Pour l'usage interne, nous recommandons vivement l'emploi de l'eau de goudron, de préférence à toute autre forme, dans le traitement des bronchites catarrhales et même de la phthisie pulmonaire. Nous avons vu ces affections se modifier d'une manière très-rapide au bout de cinq à six jours d'un pareil traitement; un symptôme que nous avons observé et qui semble prouver le bon effet du goudron sur tout l'organisme, c'est une coloration rosée, une teinte de fraîcheur très-remarquable qui se répand sur la figure du malade; on sait d'ailleurs que l'eau de goudron ne borne pas ses effets à la muqueuse bronchique; elle agit comme un tonique et un léger stimulant sur la muqueuse de l'estomac; aussi, nous sommes dans l'habitude de la prescrire pour être bue aux heures de repas. M. Durand-Fardel croit avoir remarqué que l'eau de goudron réussit surtout dans les cas d'atonie, d'anorexie et de digestions lentes; Canstatt dit que l'eau de goudron détermine souvent des indigestions chez les vieillards très-âgés; nous n'avons jamais fait cette observation et, cependant, nous administrons fréquemment l'eau de goudron à de fortes doses dans un hospice de vieillards confiés à nos soins. Nous avons vu que l'eau de goudron fut la première préparation vantée par Berkeley; les médecins de Berlin lui ont préféré les vapeurs de goudron, soit qu'on ait recours à l'évaporation spontanée, soit qu'on porte ce médicament à une légère ébullition; l'inspiration de ces vapeurs provoque quelquefois la toux, mais ce symptôme fâcheux doit être attribué à une matière empyreumatique volatilisée par le degré de chaleur auquel on soumet le goudron. M. Cayol croit avoir observé que les fumigations sont surtout indiquées dans le cas de faible expectoration, et l'eau goudronnée dans ceux d'expectoration abondante. L'utilité du goudron ne nous paraît pas moins grande pour l'usage externe

(1) ALPH. DEvERGIE ; Traité prat. des mal. de la peau. Paris, 1854, p. 110 et 111.

dans le traitement des affections squammeuses; nous l'avons employé avec succès dans la dernière période de l'eczéma des jambes sous forme de mélange avec la glycérine; nous trempons un morceau d'ouate dans cette solution préparée à chaud, et nous en barbouillons toute la surface malade. « Par l'action des pommades au goudron, largement étendues, dit M. Devergie, l'épiderme se ramollit, les écailles tombent, la peau épaissie devient plus mince; puis s'il s'agit d'un psoriasis nummulaire ou circiné, c'est le centre qui guérit le premier; s'il est diffus, c'est le contraire. L'usage de la pommade au goudron produit quelquefois les mêmes éruptions secondaires que l'arsenic; on doit alors y renoncer et employer les bains simples, la pommade blanche, c'està-dire la graisse pure. Le traitement par le goudron dure six semaines à deux mois et demi; la durée varie, du reste, par l'administration à l'intérieur de l'arsenic et à l'extérieur des bains de vapeur (1). » Un des inconvénients du goudron employé ainsi en usage externe, c'est de laisser sur le linge des traces presque ineffaçables; M. Thouéry a pensé que le charbon animal pourrait décolorer cette pommade goudronnée sans diminuer ses propriétés médicales; il est ainsi parvenu à obtenir une pommade peu colorée, mais sur l'efficacité de laquelle nous ne sommes pas suffisamment éclairé. On a proposé aussi, pour parer à cet inconvénient, d'employer l'huile volatile de goudron ; dans ce cas, les prescriptions doivent être faites à des doses moitié moindres. $ 7. MoDE D'ADMINISTRATIoN. Eau de goudron. Aqua picis liquidae. Tar water en anglais. Eau de Berkeley.— Versez quatre pintes d'eau froide sur une de goudron, remuez durant cinq minutes avec une palette de bois, couvrez le vase et laissez reposer quarante-huit heures, afin que le goudron se précipite au sond; écumez légèrement à la surface la pellicule huileuse et passez à travers un linge ou un filtre ; mettez en bouteille que vous bouchez exactement. Le Codex français indique les proportions suivantes : Pr. Goudron 500; eau commune 15000. Faites macérer pendant huit jours en remuant de temps en lemps. Cette eau se prend par verre; on l'a administrée aussi en injections dans la vessie dans certains cas de catarrhe de cet organe. A Philadelphie, dans les affections pulmonaires, le professeur Procter a composé une bière et un vin de goudron qu'il fait prendre au moment du repas (Amer. Journal of pharm., XXII, III). Vapeurs de goudron. — M. Cayol développe les vapeurs de goudron par l'évaporation spontanée du goudron ; il verse celui-ci sur un certain nombre d'assiettes plates qu'il dissémine dans la chambre. On peut aussi le verser dans un vase placé sur la cheminée d'une veilleuse ordinaire, en ayant soin que la chaleur ne soit jamais portée à l'ébullition. Sirop. — M. Cayol a fait préparer un sirop de goudron décoloré que l'on

(1) ALPH. DEvERGIE. Traité pratique des maladies de la peau.

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