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Les uns ont eu pour but de combattre la maladie en soustrayant une petite quantité de sang; d'autres, au contraire, ont formulé les évacuations sanguines et les ont conseillées à haute dose. Nous allons successivement examiner chacune de ces variantes de la médication antiphlogistique. Émissions sanguines modérées. — Beaucoup de praticiens anciens et bien des professeurs modernes conseillent des émissions sanguines modérées dès le début de la fièvre typhoïde, dans le but de faire cesser soit la céphalalgie, soit la rougeur du visage, soit les tintements d'oreilles; mais dès que ces praticiens recueillent des observations, les examinent et les analysent, ils arrivent à une singulière conclusion : c'est que les émissions sanguines modérées sont d'un effet nul sur les symptômes des fièvres continues graves. MM. Andral, Louis et Chomel, dont personne ne contestera l'honnêteté et la probité scientifiques, se sont prononcés de cette manière, et maintenant, ils ne soustraient du sang que dans quelques cas exceptionnels. M. le professeur Forget, de Strasbourg, est un partisan des saignées modérées, mais il perd un nombre considérable de malades; et d'après M. le professeur Grisolle, cette mortalité est un peu moindre d'un sur trois, même dans les cas légers et de moyenne intensité. Si actuellement, nous descendons des hautes régions dans la sphère plus modeste des praticiens des petites villes ou des campagnes, que voyons-nous? C'est que la saignée, même modérée, tend tous les jours à disparaître de la thérapeutique de la fièvre typhoïde. Les jeunes médecins quittent Paris, émerveillés des succès qu'ils ont lu et dont ils ont entendu parler, mais qu'ils n'ont jamais vus. Les voilà à l'œuvre. Arrivent des malades atteints de fièvre typhoïde, la saignée est mise en usage, ou bien des sangsues sont apposées, et les pauvres patients meurent vers la fin du second septénaire. La mortalité se succède ainsi dans leur clientèle, et l'opinion publique s'en émeut quelquefois. Si ces jeunes médecins ont du jugement, ils voient de suite à quoi tiennent leurs insuccès, ils changent de médication, et la mortalité cesse ou du moins diminue. Je suis chargé de la vérification des décès de plusieurs communes avoisinant la ville de Tours. Pendant quelques années, je pus constater qu'un de nos confrères qui avait une prédilection marquée pour les émissions sanguines locales et générales, perdait la plupart des malades qu'il avait à traiter de la fièvre typhoïde. Si j'interrogeais la famille du défunt sur les moyens qui avaient été mis en usage, on me répétait invariablement : On l'a saigné, on lui a mis des sangsues. Ce confrère, homme de mérite, a renoncé à cette médication, et ses insuccès sont loin d'étre aussi constants actuellement. J'ai vu maintes fois périr, en très-peu de temps, les sujets typhoïdes qui avaient été saignés même modérément. Un ami de ma famille, M. G..., fut pris, après quelques jours de fatigue excessive, de douleurs dans les membres, de céphalalgie violente qui firent craindre à son médecin une affection cérébrale. Deux saignées furent pratiquées à trois jours de distance, et dix-sept jours après le début d'une fièvre typhoïde-type, M. G... succombait. Depuis cette époque, le médecin qui lui a donné des soins, regarde la saignée comme très-nuisible dans la fièvre typhoïde. On ne rencontrerait peut-être pas à Tours ou dans les environs, deux médecins qui se déclarassent partisans de la saignée, même modérée, dans cette affection.

M. le docteur Mathieu, praticien recommandable de Paris, a publié (1) un

passage fort curieux relativement à l'emploi des émissions sanguines. Je le cite textuellement : « A mon début dans la carrière, j'ai eu recours chez les indi

vidus pléthoriques surtout, à la saignée au commencement de la maladie, et les patients mouraient à peu près tous vers le dixième ou le quinzième jour. A propos de la saignée au début que l'on a tant vantée, mais à l'extrême début, je déclare qu'il est très-difficile de trouver l'époque précise à laquelle il faut la pratiquer. On ne vous appelle ordinairement qu'après plusieurs jours de maladie, et l'affection a déjà marché quand vous arrivez. » J'ai vu et je vois tous les jours de mes jeunes confrères saigner rigoureusement des individus atteints de fièvre typhoïde, et je puis affirmer, toujours pour l'avoir vu, que très-fréquemment ils perdent leurs malades du dixième au vingtième jour; je les perdais de cette manière lorsque je les saignais COIIlIll 6 0UlX. » D'une manière générale, je considère la saignée dans la fièvre typhoïde comme étant très-pernicieuse. Je ne suis point homme à système, mais j'ai vu tant de fois ce funeste résultat, que je ne crains pas de me prononcer d'une manière aussi absolue. » Veut-on encore avoir l'opinion d'un praticien distingué que j'ai déjà eu l'oc

casion de citer plusieurs fois ? Voici comment s'exprime (2) M. le docteur Meynier, médecin à Ornans (Doubs) : « Comme tous les autres médecins, au début

de ma pratique, j'éprouvai une grande perplexité la première fois que j'eus des fièvres typhoïdes à traiter. Élève du Val-de-Grâce, encore imbu des doctrines d'un illustre maître, je dus chercher tout d'abord une phlegmasie à combattre et penser aux saignées pour la juguler. C'était à R..., village à plus d'un myriamètre de cette ville, la fièvre typhoïde y affectait la forme cérébrale : une jeune fille de 14 à 15 ans, non réglée, en offrit le premier exemple. Ce fut un frisson, puis la céphalalgie qui ouvrirent la marche. Pendant qu'on attendait pour voir si cela se passerait, selon l'antique et l'actuel usage de la campagne, la malade mourut sans qu'il eût été fait aucun traitement, et cela en moins de deux jours. Une autre jeune fille, mais réglée, forte, haute en couleurs, fut prise de même. Pour celle-ci je fus appelé; après une saignée du pied et deux applications de sangsues à l'anus d'abord, aux apophyses mastoïdes ensuite, la malade succomba sans que le mal de tête eût cédé. Ce fut l'affaire de cinq à six jours.

(1) Journal des Connaissances médico-chirurgicales, 1842-45, p. 102. (2) Loc. cit.

» Une troisième fille, un peu plus âgée, mourut après qu'on lui eût fait à l'anus une application de sangsues prescrite par un de mes confrères. La mort voulut bien se contenter de ces trois victimes. Il y eut encore quelques cas, tous chez les personnes du sexe, mais ils se terminèrent heureusement. L'insuffisance, l'inefficacité des saignées avaient été telles que les malades n'en voulaient plus. Ils leur attribuaient même l'issue fatale des premières frappées. » C'est à dater de ces exemples que je commençai à douter du bon effet des saignées dans la fièvre typhoïde. Et cependant, où paraissent-elles mieux indiquées que dans la forme cérébrale de cette grave affection. » Il serait fastidieux pour les lecteurs et pour moi de rapporter tous les cas semblables qui se sont offerts à mon observation depuis lors; je ne peux cependant en passer un sous silence, tant il est frappant. » En 1840, je fus appelé à M..., commune à quatre kilomètres d'Ornans. La domestique du fermier S... avait éprouvé, dès la veille, du malaise, de la courbature, etc., mais surtout une douleur de tête insupportable. Grosse servante de campagne, très robuste, bien menstruée, elle avait été prise sans cause connue : on sait, du reste, combien ces sortes de sujets sont mal nourris, mal couchés, salement vêtus et accablés de travaux; je la trouvai avec une » face rouge, turgescente, avec un pouls élevé, fréquent, mais moins résistant » qu'il ne l'est dans une inflammation ou une franche pyrexie. Cette circonstance et ce je ne sais quoi qui n'échappe guère au praticien, me firent montrer une hésitation qui surprit tous les assistants. Pour eux, saigner était l'indication principale, urgente, indispensable. Il y avait là une personne plus éclairée que les autres, M"° la présidente C..., maîtresse du lieu. Elle aussi paraissait attendre la saignée; mais je lui fis part de mes doutes, de mes appréhensions. Dans le village, il y avait un cas de fièvre typhoïde, il en existait d'autres dans une commune voisine de la même paroisse. Quoique en hésitant, je pratiquai la phlébotomie au bras, non sans prévenir Mme C... que cette médication allait nous servir de pierre de touche, et il en fut ainsi. » A peine 500 grammes de sang furent-ils tirés, que le visage pâlit, le pouls faiblit sans qu'il y eût syncope..... et la céphalalgie continua. Moins de 24 heures après, la fille n'était plus!... Le rapport de l'effet à la cause fut si évident, que je ne puis douter que la saignée n'ait contribué à amener la catastrophe. » Après avoir encore longuement mentionné les nombreux insuccès qu'il eut avec la saignée dans plusieurs villages où la fièvre typhoïde sévissait d'une manière épidémique, M. Meynier ajoute : « Averti par mon expérience, mais * plus encore par les nombreux et récents insuccès observés dans plusieurs * villages, je dus faire et je fis le raisonnement que voici : puisque la saignée à " tous les degrés n'a point empêché de tels désastres, il est sage d'essayer une " marche opposée. Je ne tirai donc plus une goutte de sang, et mes malades " guérirent. Je fus même assez heureux pour sauver une femme de 75 ans. »

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Enfin, en se résumant, M. Meynier s'écrie : « Plus de saignées, elles sont sou» vent mortelles, très-souvent nuisibles, toujours inutiles !... » J'en ai dit assez pour montrer l'inanité des émissions sanguines modérées. Elles n'abrégent pas la durée de la maladie, ne l'enraient pas, elles n'ont aucune influence heureuse sur la maladie; elles précipitent au contraire la catastrophe !... C'est là un fait incontestable et que personne ne peut révoquer en doute lorsqu'on a réellement examiné cette question de près et qu'on a pu contrôler de visu les désastreux effets de cette médication. Voyons donc si les saignées à haute dose jouissent d'une plus grande efficacité que les saignées modérées dans le traitement de la dothinentérie. Saignées à haute dose. — M. le professeur Bouillaud ne doit pas être considéré comme l'inventeur de cette méthode de traitement. Botal, Sydenham et Chirac avaient, avant lui, préconisé dans le traitement de la fièvre typhoïde les saignées très-abondantes et plusieurs fois répétées. Mais si M. Bouillaud n'a pas découvert cette méthode de traitement, il a sans contredit le mérite d'avoir déterminé d'une manière rigoureuse les doses de sang qu'il convient de tirer et les époques auxquelles doivent être pratiquées les émissions sanguines. Avant de reproduire textuellement les formules de M. le professeur Bouillaud, je dois dire que les doses varient suivant l'intensité des cas, l'époque plus ou moins éloignée du début, la fièvre, l'âge, le sexe, les complications, etc. « Formule de saignée pour les cas légers. — Deux ou trois saignées » de 5 à 4 palettes. Nous associons en général les saignées locales aux saignées » générales dans la proportion d'une à deux, de deux à trois. L'association de » ces deux espèces de saignées dans des proportions qu'on peut d'ailleurs varier » sans notable inconvénient, nous paraît extrêmement utile. La saignée géné» rale est pratiquée ordinairement à la visite du soir du jour de l'entrée, et la » saignée locale, le lendemain matin. Quelquefois cependant, elles sont prati» quées l'une et l'autre le second jour de l'admission. Le temps durant lequel » il convient d'employer les émissions sanguines est celui que mesure la pre» mière période ou la période essentiellement inflammatoire de la maladie » augmentée des deux ou trois premiers jours de la seconde période. » Formule pour les cas moyens. — Trois, quatre ou cinq saignées de 5 à 4 » palettes. » Formule pour les cas graves. — Cinq ou six saignées de 5 à 4 palettes. » Formule pour les cas très-graves. — Six à huit saignées de 5 à 4 palettes. » On pratique le matin et le soir la saignée générale, et dans le milieu de la » journée, on tire la quantité de sang voulue, soit par les ventouses scarifiées » placées sur le ventre, soit par les sangsues lorsque les malades ne veulent » pas laisser mettre les ventouses. » Les autres agents de la médication antiphlogistique sont : 1° les boissons » acidules, la limonade, l'orangeade, le sirop de groseilles étendu d'eau; 2° les » lavements émollients; 5° les fomentations et les cataplasmes émollients ; » 4° les bains tièdes. »

M. le professeur Bouillaud tient excessivement à cette méthode des saignées coup sur coup; il la préconise et la met bien au-dessus de toutes les médications vantées dans le traitement de la fièvre typhoïde. M. Bouillaud est si convaincu de la supériorité de sa méthode, qu'il a proposé (1) à l'Académie de médecine de demander à l'autorité compétente qu'elle veuille bien l'autoriser à nommer dans son sein une commission spéciale chargée de constater au lit des malades quelle est parmi les méthodes si diverses de traitement qu'on oppose à la fièvre typhoïde, celle qui mérite la préférence. Il demande pour cela que l'on consacre une salle spéciale à un nombre donné de sujets atteints de la fièvre typhoïde pour y être traités comparativement par les principales méthodes qui se disputent la préférence. Tout ce que désire M. Bouillaud, en faveur de sa méthode, c'est qu'on lui laisse prendre pour l'appliquer les malades les plus gravement affectés. MM. Récamier, Castel et Moreau se sont élevés contre la possibilité de cette enquête. Après une discussion assez longue, M. le président a mis aux voix une proposition de MM. Londe et Desportes qui consiste à nommer une commission pour examiner le projet d'enquête poposé par M. Bouillaud. Cette proposition fut adoptée à une très-grande majorité. M. Martin-Solon fut chargé de faire un rapport sur cette proposition de M. Bouillaud, et il annonça à l'Académie (2) que la commission jugeant impossible la mise à exécution d'une pareille enquête, en proposait une autre faite sur les documents que les médecins de France et ceux de pays étrangers seraient invités à envoyer jusqu'au premier juillet 1851, mémoires qui seraient analysés et dont les résumés seraient publiés dans les bulletins. Certes, il faut une grande confiance dans l'excellence de sa méthode pour se poser ainsi !... Mais il est cependant un raisonnement qu'on doit se faire : Comment peut-il arriver qu'une méthode si héroïque ne trouve pas de prôneurs ? Comment expliquer que les élèves et les chefs de clinique de M. Bouillaud désertent sa cause et abandonnent une méthode qui au dire du célèbre professeur jugule si rapidement la maladie ? Comment se rendre compte des paroles si mémorables de M. Louis : « Les cas de guérison rapide, que cite M. Bouillaud, ne sont pas des fièvres typhoïdes, car les fièvres typhoïdes ne se terminent pas si rapidement. » Que signifie cette assertion de M. le professeur Andral devant l'Académie de médecine, dans laquelle il déclare que les émissions sanguines à haute dose, ont produit sous ses yeux des résultats effrayants ? Dirai-je, en terminant, que pendant un séjour de dix ans à Paris, je n'ai pas vu ces cures merveilleuses de M. Bouillaud, et que j'ai noté, au contraire, un grand nombre d'insuccès! Dirai-je que la plupart des étudiants en médecine,

(1) Séance du 9 août 1842. (2) Séance du 9 mai 1848.

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