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Si le malheureux s'assoupissait un instant, la douleur ne tardait pas à le réveiller : ici, en effet, le meilleur narcotique était le traitement de l'affection locale, et ce ne fut que lorsque les symptômes inflammatoires eurent cédé, que le sommeil revint. La douleur, l'insomnie qu'elle entraînait à sa suite, l'épuisement qui résultait de ces deux causes, devaient prédisposer D... aux névralgies : en effet, pendant le travail cicatriciel, une douleur très-vive, se montrant par accès, apparut dans le membre abdominal du même côté. Cette douleur occupait le trajet du nerf sciatique. Je fus consulté pour la première fois le 24 novembre pour cette seconde affection, à laquelle le malade n'avait jamais été assujetti jusque-là. Je prescrivis une pommade fortement belladonée, et, comme le sujet était très-débilité, l'usage interne de la décoction de quinquina. Le 26, je prescrivis, en outre, les poudres suivantes :

PR. Valérianate de quinine . . . .. 1,60 gramme.
Extrait alcoolique de belladone. . 60 centig.
Sous-nitrate de bismuth. . . . 6,00 grammes.

Pour 16 poudres, à prendre en quatre jours, à la dose de quatre par jour, à une, deux, trois et quatre heures de l'après-dîner.

Ce jour-là, 26 novembre, l'accès a été des plus violents : commencé vers six heures du soir, il a duré toute la nuit et la moitié de la journée suivante. Le malade poussait des cris qui faisaient s'arrêter les passants; il se mettait à genoux, la figure enfouie dans les oreillers et se faisait frictionner sans cesse avec le plat de la main, tantôt rudement, tantôt plus doucement. Il prétendait que ces frictions le soulageaient. Celles-ci, jointes à la figure pâle, décharnée, osseuse, du malade, me faisaient songer, malgré moi, aux crampes des cholériques.

Le 27, application de trois larges vésicatoires, l'un au point d'immergence du nerf sciatique, l'autre au milieu de la cuisse et le troisième au mollet. — L'hyperesthésie du membre pelvien droit est de plus en plus prononcée : le malade prend pour soulever le membre des précautions semblables à celles que prend un individu atteint de panaris pour ne pas froisser le doigt malade. Les accès sont presque continus. Les cris du malade sont tels qu'il est devenu l'objet de l'entretien et de la pitié de tous ses voisins. Il redoute de rester dans un accès. Il fait même appeler le prêtre, croyant qu'il n'aurait pas la force de résister à ses souffrances.

puissante, que lorsqu'on les fait ingérer par l'estomac. Il a vu et il a enseigné que, dans le délire traumatique et le delirium tremens, une petite dose d'opium en lavement est bien plus efficace pour apaiser l'excitation nerveuse, qu'une quantité, même plus considérable, administrée par la bouche. Graves dit avoir constaté bien souvent l'exactitude de cette observation. Il paraît, de plus, qu'on n'a point ainsi à redouter la céphalalgie et la pesanteur de tête aussi souvent que par l'administration de l'opium par la bouche.

Le 28, les vésicatoires sont pansés au garou. Les frictions belladonées n'ayant pas produit d'effet appréciable, on pratique des frictions térébenthinées sur la partie des téguments comprise entre les vésicatoires. Continuation de la décoction de quinquina et des poudres calmantes ut suprà. — Le sujet s'émacie de plus en plus, la face est terreuse, le nez s'effile, l'état général s'aggrave de jour en jour. Les accès névralgiques ne laissent entre eux que de courts intervalles de répit. Inappétence, insomnie.

Le l°r décembre, après avoir employé pendant sept jours des médications diverses sans obtenir de soulagement marqué, je me décide à faire usage d'une solution arsénicale contenant 2 centigrammes d'acide arsénieux (2 grammes de la liqueur de Fowler) par 50 grammes d'eau distillée. Le sujet prendra soir et matin 1 centigramme d'acide arsénieux (1 gramme de la liqueur de Fowler) ou

une cuiller à bouche ou demi-once de solution. Celle-ci est prescrite pour dix jours.

PR. Liqueur de Fowler . . . . . 20 grammes.
Eau distillée . . . . . . . 280 —

Une cuiller à bouche matin et soir.

Je suspends l'emploi des poudres et des frictions. On a laissé par négligence se fermer les vésicatoires, et je ne juge pas à propos de les rouvrir. Le 2, deux cuillers à bouche de la solution précitée. Le 5, même traitement. Point d'amélioration. Le malade trouve sa potion arsénicale très-agréable à prendre; elle a, en effet, un goût douceâtre. J'insiste très-sévèrement pour qu'il ne dépasse pas la dose de deux cuillers à bouche, le sujet ne pouvant comprendre qu'une bouteille ressemblant à de l'eau claire et ayant un goût si doux soit un remède aussi énergique que je le lui dis. Le 4, à ma visite du soir, mon malade me paraît relativement content de sa journée, les accès ont été moins intenses, Édouard a retrouvé un peu de repos et son moral est meilleur. Le 5, il est survenu une selle diarrhéïque. L'effet purgatif de l'arsenic s'est montré. Quoique les auteurs qui s'occupent de l'emploi thérapeutique de l'arsenic conseillent de suspendre le médicament aussitôt qu'il se produit des accidents du côté du tube digestif, je juge inutile de suivre ce conseil, et l'arsenic est continué. Cette évacuation alvine a soulagé mon malade : il se sentait, dit-il, barré. Les évacuations alvines ont souvent, en effet, un résultat favorable dans la sciatique, surtout lorsqu'on peut rapporter cette affection à la diathèse goutteuse ou au tempérament bilieux. — La nuit il se déclare une abondante transpiration générale; cette réaction par la peau est suivie d'un état de mieux-être, et le sujet la regarde comme l'indice de sa guérison prochaine. Le 6, le malade repose bien. Il est plein de courage. Les accès sont moins longs et moins douloureux. Le sujet n'accuse plus qu'une douleur au mollet. La diaphorèse continue, les urines, par suite, ne sont pas plus fréquentes que d'habitude : l'arsenic s'éliminerait-il, dans ce cas particulier, par la peau et le tube digestif, au lieu d'être évacué par les urines? — Trois selles diarrhéïques. Le 7, à ma visite du matin, après un interrogatoire minutieux, je parviens enfin à découvrir que la diaphorèse est chaque fois précédée d'un frisson léger, fugace, auquel le sujet n'attache aucune importance, après lequel viennent la chaleur et la transpiration. S'agirait-il ici d'un phénomène arsénical? L'acide arsénieux produit quelquefois , en effet, comme symptôme physiologique, une pseudo-fièvre, ainsi que le constatent les auteurs qui s'occupent de la médication arsénicale. Langue rouge; soif; pouls plein et fort. Quatre selles diarrhéïques. Les symptômes survenus du côté de la peau et du tube digestif me décident à suspendre l'arsenic : le malade en a pris 12 centigrammes en six jours. Régime tonique, proportionné à l'appétit du malade, lequel est encore trèsfaible : bouillon, rôti, vin de Bordeaux. Ce jour là, 7 décembre, absence complète d'accès. Du 8 au 11, le traitement arsénical est suspendu, à cause de la diarrhée, contre laquelle aucune médication n'est dirigée. Le 10, un accès s'est encore montré, mais il a été très-faible. Le 11, la solution arsénicale est reprise à la dose de 2 centigrammes d'arsenic. La tolérance est parfaite, la sciatique a complétement disparu, mais le médicament a encore été continué pendant quinze jours, de peur de récidive, à dose toutefois moitié moindre. L'appétit est très-vif, et il s'est soutenu ainsi pendant tout le reste du traitement. Depuis ce temps, la santé du sujet est excellente, la guérison s'est maintenue. Dans cette observation, une sciatique d'une gravité effrayante, mettant les jours du malade en péril, et caractérisée par des crampes atroces et des secousses tétaniques du membre, a été guérie après l'emploi de 12 centigrammes d'arsenic, pris en six jours, car il ne faut pas compter un accès insignifiant qui a paru le 10 décembre. Cette médication a réuni les avantages suivants : elle a été facile, agréable même, prompte, peu coûteuse, efficace et sans danger. L'histoire de D... m'a permis de reconnaître expérimentalement que l'arsenic produit quelquefois, comme effet physiologique, un mouvement fébrile simulant, à s'y méprendre, un véritable accès de fièvre intermittente. Dans un intéressant mémoire, M. Imbert-Gourbeyre (1) regarde l'arsenic comme pouvant manifester son action physiologique par des exanthèmes, des douleurs névralgiques, de la toux, une pseudo-fièvre et, chose curieuse, l'ar

(1) Études sur quelques symptômes de l'arsenic et sur les eaux minérales arsénifères, in Gazette médicale de Paris, année 1862. Voir aussi l'analyse que j'ai faite de ce travail dans ce Journal (cahiers de février et mars 1865).

senic est réputé efficace contre les maladies cutanées, les névralgies graves, les affections chroniques des organes respiratoires, les fièvres paludéennes, et même les accidents fébriles rémittents compliquant d'autres maladies (1). II. - Après avoir exposé cette histoire de maladie, nous avons à justifier notre traitement. Nous aurons donc à entrer dans quelques considérations pratiques sur le choix de la préparation arsénicale, la dose, le mode de formuler et d'administrer le médicament, les précautions à prendre pendant le traitement. Nous dirons ensuite un mot des effets physiologiques de l'arsenic, tels que nous les avons constatés chez nos malades, et nous terminerons en montrant que cet agent a été employé dans des cas nombreux et variés de névralgies. Ce tableau aura au moins le mérite d'encourager le praticien à recourir à ce médicament, dans les cas où il est indiqué, comme il recourt au sublimé, au nitrate d'argent et à d'autres médicaments dangereux mais efficaces. Et, d'abord, sous quelle forme convient-ild'administrer l'arsenic?Les auteurs s'accordent à écarter la forme solide (poudres et pilules) : en effet, l'acide arsénieux sous forme solide expose facilement à des phénomènes d'irritation gastro-intestinale, et par son action topique, qui est essentiellement caustique, et par la difficulté d'en peser avec précision de très-petites quantités, et de le mêler à son excipient. Seules les préparations liquides doivent être employées à l'intérieur. Les médecins militaires français préconisent la solution arsénicale aqueuse du docteur Boudin. 10 grammes de cette solution représentent 1 centigramme d'acide arsénieux. Cette prescription peut être avantageusement employée dans les hôpitaux, dans ceux surtout qui sont destinés à recevoir un grand nombre de fébricitants. Si cette préparation était une préparation officinale, on pourrait y avoir également recours dans la pratique civile. Mais, comme chaque médecin jouit des mêmes priviléges que M. Boudin, il est libre à chacun de nous de formuler n0us-même la solution d'acide arsénieux que nous désirons. Les médecins de campagne pourtant, ceux surtout qui délivrent eux-mêmes les médicaments, auront plus de facilité à se servir, soit de la liqueur de Fowler, soit de celle de Pearson. Quelle que soit la préparation à laquelle on s'arrête, il faut bien se rappeler que si les préparations arsénicales échouent entre les mains de beaucoup de praticiens, c'est qu'elles sont employées à des doses beaucoup trop faibles, et cela parce qu'on néglige de se rendre un compte exact de la quantité d'arsenic ontenue dans chaque dose que l'on prescrit.

(l) De l'emploi de l'arsenic dans le traitement des accès périodiques qui viennent comloquer les maladies aigués, par le docteur Lavirotte, in Revue médico-chirurgicale de Paris, publiée par Malgaigne, t. XIII, année 1855, p. 527.- Il nous faut faire remarquer toutefois que, en 1842 déjà, Boudin préconisait l'arsenic contre les paroxysme Tui compliquent si souvent les fièvres typhoïdes.

M. Émile Marchand, de Sainte-Foy (1), prescrit l'acide arsénieux de la ma

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Potasse . . . . . . . 5 -
Mêlez exactement et dissolvez dans :
Eau distillée. . . . . . 20 cuillerées à bouche.

Il veut que le client porte la cuiller dont il a l'intention de se servir chez le pharmacien. De cette manière chaque cuillerée contient exactement 1/20 grain d'acide arsénieux en combinaison. Il en prescrit deux, trois par jour, rarement il va jusqu'à quatre cuillers. Il est beaucoup plus simple de s'en tenir à la liqueur de Fowler. III. — A quelles doses faut-il administrer la liqueur de Fowler ? — D'après les recherches que j'ai faites dans les écrits qu'il m'a été permis de compulser, et d'après quelques expériences personnelles, je crois qu'on peut s'arrêter aux doses que je vais indiquer : Pour un enfant de l an, et moins, 1 goutte de liqueur de Fowler dans 10 grammes de sirop simple, à prendre par cuillerées à café dans la journée. Pour un enfant de 2 ans, 5 gouttes (2). On augmenterait ensuite de 2 gouttes par année d'âge, de manière que les nombres de gouttes 5, 5, 7, 9, 1 l, 15, 15, 17, 19, 21, 25, 25, 27 correspondraient aux âges suivants : 2, 5, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 15, 14 ans. A 15 ans on prescrirait 1 centigramme d'acide arsénieux ou 1 gramme de la liqueur de Folwer (28 gouttes). On pourrait aller ensuite jusqu'à 2 et 2 1/2 centigrammes d'acide arsénieux, ou 2 grammes et 2 1/2grammes de la liqueur de Fowler ou 12 à 15 grammes de la liqueur de Pearson, doses qu'il est rarement nécessaire de dépasser, quoiqu'on ait été jusqu'à 5 et 6 centigrammes d'oxyde blanc d'arsenic (5).

(1) De l'action thérapeutique de l'arsenic dans les maladies de la peau, in Annales médicales de la Flandre occidentale, année 1851, p. 209.—Même auteur, même revue. Second mémoire sur l'action thérapeutique de l'arsenic dans les maladies de la peau, année 1854, p. 170 et p. 195.

(2) Voir le travail déjà cité du docteur Lavirotte. L'auteur rapporte un cas d'affection catarrhale chez un enfant de 2 ans, compliquée d'accès fébriles. Vu l'extrême misère de ses parents, cet enfant ne prit point de quina; 2 gouttes de la liqueur de Fowler furent administrées, et, en cinq jours, la guérison fut complète.

Voir également : Note sur l'emploi de l'acide arsénieux dans le catarrhe pulmonaire chronique, par J. Garin, in Revue médico-chirurgicale de Paris, publiée par Malgaigne, t. IV, année 1848, p.204. Le médecin lyonnais a administré l'arsenic à un enfant de 2 ans et demi, qui avait puisé dans la Bresse une fièvre quotidienne dont rien n'avait pu triompher jusque-là ; il donna trois jours de suite 1/25 de grain (2 milligrammes) d'oxyde blanc d'arsenic uni à l'extrait de quinquina et à l'opium. La guérison fut radicale.

(5) Voir dans l'Union médicale de 1862, un beau travail de M. Isnard, intitulé : De l'acide arsénieux dans les fièvres pernicieuses, No 77, 79, 81, 85. — L'auteur rapporte un cas de guérison d'une fièvre de cette nature par le fébrifuge minéral à la dose de 6 centigrammes, en prises fractionnées. — Voir aussi dans ce Journal (cahier de mai 1865) mon analyse de ce travail.

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