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Vers le déclin de la vie, il faut diminuer les doses, de manière à ne plus prescrire à un homme bien conservé de 60 ans que 1 centigramme d'acide arsénieux, la même dose à 70 ans, si le sujet est dans les mêmes conditions, et 1/2 centigramme seulement (14 gouttes de la liqueur de Fowler) à 80 ans. Ici je me permettrai une observation de pharmacodynamie. Chez les vieillards, il y a, il est vrai, débilitation de l'organisme, et, par suite, plus grande susceptibilité morbide, la force de résistance étant moindre. Les agents toxiques agissent donc plus fortement sur des organismes déjà déprimés et manquant souvent de puissance réactionnelle suffisante, d'élasticité vitale, si l'on veut bien me passer cette expression. Et cependant les agents médicamenteux en général ne produisent pas toujours l'effet qu'on serait en droit d'en attendre d'après les considérations précédentes : souvent même, pour produire le même effet, il faut des doses beaucoup plus fortes que chez les adultes, parce que l'absorption est en défaut, ne s'exécute plus aussi bien, surtout s'il y a des lésions organiques du côté du centre circulatoire. Après cette parenthèse, disons encore que les doses devront être plus faibles d'un tiers chez les femmes nerveuses, hystériques, et chez les hommes d'un tempérament nerveux, irritable et d'une constitution délicate. Elles devront varier encore d'après l'idiosyncrasie, etc. IV. —72 gouttes de la liqueur arsénicale de Fowler pèsent, d'après MilneEdwards, 50 grains, et contiennent 1 grain d'arsénite de potasse, c'est-à-dire 1/2 grain (2 1/2 centigrammes) d'acide arsénieux. Donc 144 gouttes Fowler correspondent à 100 grains ou 5 grammes de liqueur de Fowler ou 5 centigrammes d'acide arsénieux. Il s'ensuit que 1 centigramme d'acide arsénieux correspond à 28 gouttes 8/10 de la liqueur de Fowler. Mais le pesage par gouttes étant très-défectueux, et variant d'après un grand nombre de circonstances, la forme du goulot de la bouteille qui contient la liqueur, la manière de verser, etc., mieux vaut recourir à une autre manière de procéder, celle que j'ai adoptée : prescrire l'arsenic pour un certain nombre de jours, de manière à pouvoir mesurer la liqueur de Fowler par grammes dans une mesure graduée. S'il s'agit, par exemple, d'administrer l'arsenic à la dose de 2 centigrammes par jour pendant un certain nombre de jours, dix jours par exemple, rien de plus facile que de mesurer 20 grammes de liqueur de Fowler dans une mesure graduée, et comme une cuiller à bouche correspond à 15 grammes ou 1/2 once de liquide, d'ajouter de l'eau distillée en quantité suffisante pour que la masse du liquide fasse vingt cuillers à bouche ou 500 grammes. On prescrit ensuite de prendre soir et matin une cuiller de la potion arsénicale. On formulera donc comme suit :

PR. Liqueur de Fowler . . . . . 20 grammes.
Eau distillée . . . . . . . 280 —

Prendre une cuiller à bouche matin et soir.

Ce mode d'administrer le médicament permet au malade de vaquer à ses occupations, et de prendre le remède à l'insu de tout le monde. En outre, il est

très-peu coûteux. On recommandera très-sévèrement au sujet de ne pas dépasser .

la dose; on insistera sur les dangers de cette infraction. Il sera soigneusement averti qu'il doit interrompre la médication, s'il survient des nausées ou quelque autre symptôme d'irritation gastrique ou intestinale, à moins que ce symptôme ne soit très-léger et très-passager. Il convient, en un mot, que l'individu soumis à une médication arsénicale soit l'objet d'une surveillance attentive de la part du médecin. On devra dans quelques cas fractionner les doses. Ainsi, pour faire prendre à un sujet 2 centigrammes d'arsenic par jour, on lui recommanderait de verser les deux cuillers à bouche de sa solution dans un verre d'eau commune et de le prendre en plusieurs fois dans la journée. Mais ce mode de procéder, avantageux chez les sujets très-nerveux et irritables, chez qui il permet ainsi de prendre le médicament à doses fractionnées, ce qui en atténue nécessairement les effets, entraîne des inconvénients que n'a point une solution dont on prend seulement deux cuillers à bouche par jour, une le matin, avant d'aller à ses occupations, et l'autre le soir, en rentrant. Le verre d'eau commune pourra être avantageusement remplacé, comme nous le dirons plus loin, par une tasse de décoction de chiendent, de pariétaire, ou de tout autre diurétique ne contenant point de tannin (1). Les auteurs recommandent de se servir d'eau distillée ou, à défaut d'eau distillée, d'eau de fontaine, pour l'administration de l'arsenic. M. Émile Marchand, et avant lui, Desgranges et Fodéré, proscrivent l'eau de puits : ces auteurs redoutent qu'il se forme un arséniate de chaux insoluble, par suite des sels calcaires contenus dans l'eau de puits. Pour ma part, je dois déclarer que j'ai administré assez souvent déjà la liqueur de Fowler dans de l'eau de puits, et que jamais je n'ai eu à constater que le remède fût moins énergique. V. — Quoiqu'il résulte des expériences de M. Louis Orfila que l'arsenic ne séjourne pas plus de quinze jours dans nos tissus et qu'il ne s'accumule pas dans nos organes, il sera prudent de régulariser les fonctions d'excrétion, d'entretenir la liberté du ventre et la diurèse et d'activer la perspiration cutanée. Dans ce but, on conseillerait aux sujets soumis à la médication arsénicale, si faire se peut, l'usage de bains généraux tièdes de temps en temps, soit un bain

(1) L'arsenic ne doit point être donné avec les substances contenant du tannin, l'acide tannique ou l'acide gallique. C'est pour ce motif que nous ne pouvons approuver la formule suivante de M. Millet, de Tours :

PR. Arséniate de soude. . . . . 5 centigrammes. Sirop de quinquina. . . . . 500 grammes. L'auteur administre une cuillerée à bouche de cette potion matin et soir, avant le déjeuner et avant le diner. Le quinquina qui semblait si bien indiqué pour servir de véhicule à l'arsenic ne l'est point, à cause du tannin qu'il renferme.

toutes les semaines. En été, on aurait recours de préférence aux bains de rivière, et même aux bains de mer, si la position du malade le permettait. En tout temps, on recommanderait les lotions vinaigrées et savonneuses sur le thorax et les membres, lotions que le sujet se pratiquerait avec un linge un peu rude. Un exercice modéré serait recommandé au malade. L'attention du médecin se porterait également sur la manière de se vêtir du sujet; il recommanderait l'usage du gilet de flanelle, et ne négligerait aucune des règles prescrites par l'hygiène dans le but de favoriser les fonctions cutanées. On agirait surtout sur ces dernières pendant l'été; l'hiver on agirait de préférence sur les voies urinaires, en prescrivant de légers diurétiques.Ainsi, rien de plus simple que de recommander au sujet qui doit prendre journellement deux cuillers de notre solution arsénicale, de les prendre dans un peu de décoction de chiendent ou de pariétaire, de manière à stimuler légèrement les voies urinaires, ce que l'on pourra faire aussi par le choix des boissons de table. Pour entretenir la liberté du ventre, on aurait recours à l'usage journalier du sulfate de magnésie, à la dose d'une, ou même de deux cuillers à café dans une cuillerée à bouche d'eau commune, trois fois par jour, le matin, le midi et le soir. Une fois l'économie habituée à des évacuations alvines quotidiennes, on renoncerait à ce moyen, sauf à y revenir plus tard, s'il le fallait. Enfin, comme l'arsenic se retrouve surtout, paraît-il, dans le foie, peut-être serait-il à conseiller de recourir de temps en temps aux purgatifs qui agissent spécialement sur la glande hépatique. VI. — Dans l'observation de sciatique que je rapporte ici, aucune des précautions qui ont été indiquées ci-dessus n'a été prise; mais, depuis, j'ai rencontré un cas dans lequel l'usage de l'arsenic, administré d'après les règles tracées par les auteurs, a été suivi d'un certain degré d'intoxication qui n'a pas été sans m'inspirer de sérieuses inquiétudes. Le sujet dont il s'agit a présenté de la diarrhée avec maux de ventre (trois ou quatre selles liquides par jour), de l'accablement général, de la prostration, de l'inappétence, un coryza très-prononcé avec écoulement séreux abondant, des yeux ternes, enfoncés dans les orbites, et entourés d'un cercle d'un bleu noirâtre très-prononcé, une violente céphalalgie, le pouls petit et déprimé et une toux sèche et pénible, tous effets révélant et l'action hyposthénisante de l'arsenic, et son action irritante sur le tube digestif et sur les voies respiratoires. Dans l'intéressant mémoire de M. Imbert, la bronchite, le coryza, l'état cerné des yeux, la céphalalgie sont regardés comme des phénomènes physiologiques, tandis qu'ici il y avait un commencement d'intoxication arsénicale. C'est le seul cas où j'ai rencontré ces symptômes depuis que mon attention a été attirée sur ce point par la lecture du travail du professeur de Clermont-Ferrand. Chez un autre sujet, une femme atteinte d'une névralgie faciale des plus rebelles, et traitée pendant trois mois par l'arsenic, sans autre résultat que des amendements passagers, ce métal a donné lieu aux phénomènes suivants : langue d'un blanc grisâtre métallique, liséré gengival également d'un gris métallique, muqueuse gengivale et buccale pâle et décolorée, avec quelques plaques d'un rouge vif, salivation assez abondante pour attirer l'attention du sujet. Cette femme n'offrait aucun signe d'intolérance, il n'y avait pas non plus d'intoxication; c'étaient bien des effets physiologiques. Chez une demoiselle de 59 ans, atteinte de lichen depuis sept ans, et encore en traitement en ce moment, une douleur musculaire dans les pieds et le long des tibias s'est montrée le second jour d'un traitement par la liqueur de Fowler, à la dose d'un gramme et demi (un centigramme et demi d'acide arsénieux.) La même personne, qui est d'une famille dont plusieurs membres sont morts phthisiques, et qui, elle-même, a la poitrine faible, m'a déclaré que sa solution arsénicale la faisait tousser. Cette malade prenait sa dose d'acide arsénieux, en deux cuillers à bouche, dont chacune était mélée à un verre d'eau. Ce verre était pris en 5 ou 6 fois. Je dois ajouter que la toux est un phénomène arsénical que j'ai rencontré très-fréquemment. J'ai noté également plusieurs fois des crampes et des élancements, surtout dans les membres inférieurs. Quant à l'augmentation de l'appétit, elle a été un effet presque constant de l'emploi de l'arsenic à dose médicale. Chez la femme du sieur Julien B...., sujet d'un tempérament très-lymphatique, qui avait été longtemps en traitement pour une coxarthrocace consécutive à un accouchement et qui présentaitun eczéma de l'oreille, la liqueur de Fowler, doublement indiquée dans ce cas, continuée pendant quinze jours à la dose d'un gramme et demi par jour, a desséché l'eczéma, en même temps qu'elle a affermi la marche. Comme symptômes physiologiques, l'arsenic a produit chez cette femme de l'angine, un furoncle au front, des yeux cernés avec un peu de blépharite ciliaire, le gonflement du côté droit de la face et du cou. Tous ces faits me permettent de dire que j'ai déjà rencontré la plupart des phénomènes que les auteurs, et en particulier M. Imbert, décrivent comme constituant les effets physiologiques de l'arsenic. Un des plus communs est la toux, le moins fréquent la pseudo-fièvre. Celle-ci est attestée par d'excellents observateurs. Graves s'exprime à ce sujet de la manière suivante, dans sa Clinique médicale, trad. Jaccoud, tome II, p. 487 : « Toutes les fois — écrit l'illustre clinicien de Dublin — qu'un malade prend de l'arsenic, il est essentiel de surveiller de très-près la tête et l'estomac; s'il survient de la douleur ou de la pesanteur de tête, s'il y a des douleurs gastriques ou des nausées, ou si enfin, en l'absence de tous ces accidents, vous voyez apparaître un petit mouvement fébrile ou un certain degré d'excitation nerveuse, c'est la preuve que le remède a été poussé assez loin, et vous ne devez pas hésiter à en cesser ou tout au moins à en suspendre l'emploi. » VII. — Un grand nombre d'auteurs se sont occupés de l'emploi de l'arsenic dans les névralgies. En voici le tableau, que j'ai cherché à rendre le moins incomplet possible, quoique, sans doute, il offre encore des lacunes :

1. Chorée : Macleod (1), Salter (2), Martin, Gregory, Latter, Girdlestone, Babington, Hughes, Begbie, Guersant père (5), Romberg (de Berlin) (4), Dieudonné (de Bruxelles) (5), Rayer (6), Aran, Rice (7), Gillette (8). 2. Toux convulsive des enfants : Ferriar (Medical facts and observ.). 5. Céphalées périodiques, névralgies siégeant à la face : Hoffmann, Boudin, Dieudonné (9), Delioux (10), Teissier (de Lyon). 4. Angine de poitrine : Alexander, Teissier. 5. Épilepsie : Alexander, Duncan, Hoffmann, Harles, Biett, Boudin. Des six épileptiques traités par M. Biett à l'aide des préparations arsénicales, aucun n'a été complétement guéri : il y a eu seulement une amélioration remarquable, caractérisée par l'éloignement des accès. 6. Gastralgie : Teissier, Puttaert (11). 7. Asthme : Dioscoride, Pline, Galien, les Arabistes, Georges Weith, 1605 ; Ettmuller, Foderé, Koepl, Trousseau, le médecin hongrois Pserhofer (12). 8. Dyspepsies : Germain (de Château-Thierry), 1860; Millet (de Tours), 1862(15). 9. Hypochondrie : Puttaert. 10. Névralgie lombaire périodique : Crocq (14). 11. Tétanos : Chapman (Elements of therapeutic, Philadelphie, 1824) rapporte un exemple de guérison de tétanos obtenue par le docteur Taylor, à

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l'aide de l'arsenic uni à l'opium : il faisait prendre toutes les trois heures

10 gouttes de solution de Fowler et 50 gouttes de laudanum. 12. Héméralopie : Boudin (15). Les succès obtenus par M. Teissier sont consignés dans le Journal de méde

(1) London medical Gazette, décembre 1855. — Encycl. des sciences médicales, volume de février 1856. (2) On the use of arsenic in the cure of chorea, Medico-chirurg. Transactions, vol. X. Journal général de médecine, tome 71, année 1820. (5) Journal de médecine, de chirurgie et de pharmacologie, tome VI. (4) Idem, même volume. (5) Idem, tome VII. (6) Union médicale, juillet 1847. (7) Journal de médecine, de chirurgie et de pharmacologie, tome XXVIII. (8) Voir dans le Bulletin général de thérapeutique du docteur Debout, à la page 547 du tome 65, année 1862, l'article consacré par M. le docteur Gellé aux essais de médication arsénicale dans la chorée entrepris par son regrettable maître M. Gillette, à l'hôpital des Enfants malades. (9) Journal de médecine, de chirurgie et de pharmacologie, tome VII, p. 75. (10) Études sur les maladies périodiques, Paris, 1855. (11) Observations de médecine pratique, dans le Journal de médecine, de chirurgie et de pharmacologie, tome XI, p. 297. (12) Journal de médecine, de chirurgie et de pharmacologie, tome XXII, p.449. Zeitsch. f. Natur. u. Heilkunde in Ungarn, 1856, januar. (15) Revue de thérapeut. médico-chirurg., 1862. —Journal de médecine, de chirurgie et de pharmacologie, tome XXXVI. (14) Bulletin de l'Académie de médecine de Belgique, t. XIV, année 1854-55, p. 516. (15) Traité des fièvres intermittentes, suivi de rccherches sur l'emploi thérapeutique des préparations arsénicales, Paris, 1842

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