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^. TRAITÉ DE L'ÉRYSIPÈLE, CoNsIDÉRÉ CoMME UNE FIÈvRE ExANTHÉMATIQUE EssENTIELLE,

sUIvI DE L'ExPosITIoN D'UNE NoUvELLE MÉTHoDE DE TRAITEMENT, ETC.; par le docteur BoURGoGNE père, de Condé (Nord). (Suite. Voir notre cahier de juillet, p. 55.)

PREMIÈRE oBsERvATIoN.— Érysipèle ambulant, compliqué d'une fièvre intermittente pernicieuse. Traitement par le tannate de quinine. Guérison. — C'est à partir de l'observation que nous donnons ici que la médication que nous employons maintenant pour combattre l'érysipèle a pris naissance. Cette médication avait besoin, eu égard aux circonstances qui ont accompagné ce début, d'être corroborée par d'autres observations; c'est ce qui a été fait depuis, comme

on le verra. M. D..., d'un tempérament lymphatique, et dont le système nerveux avait été fortement ébranlé par de nombreux malheurs domestiques, avait vu se développer enfin chez lui une diathèse érysipélateuse dont l'origine remontait déjà à plusieurs années. Sous l'influence de cette diathèse, la fièvre érysipélateuse se montrait une ou deux fois tous les ans; la manifestation pathognomonique (l'érysipèle) s'annonçait quelques jours à l'avance par des horripilations, de la lassitude, un peu de fièvre; puis apparaissait un exanthème de peu d'importance qui, malgré tous les moyens employés, se développait, serpentait, pour envahir peu à peu toute la surface de la peau, sans en excepter la face et le cuir chevelu. Nous devons dire qu'un cautère que portait M. D... a été plusieurs fois le point de départ de l'érysipèle. En vain employait-on, pour combattre cet état morbide, même à son début, les purgatifs salins, les bains généraux, les lotions de diverses natures; rien ne faisait; toujours la maladie cheminait et plongeait, pendant sa durée, le malade dans une position pleine d'angoisses. Une fois, un de nos confrères qui, lors d'un voyage que nous fimes, voulut bien nous remplacer auprès de notre client, voyant l'érysipèle prendre sa marche ordinaire ct progresser rapidement, tenta de le circonscrire à l'aide d'une cautérisation, aussi profonde que possible, pratiquée sur les limites de l'exanthème; mais cette tentative n'eut aucun succès ; et, lorsque quelques jours après, nous reprîmes le traitement du malade, nous vimes que la phlogose avait très-bien franchi cette barrière ; et avant que le mal reprit sa course, il y avait eu chez le patient une commotion générale qu'il ne ressentait jamais dans ses autres attaques. Enfin, quelque temps après, un nouvel érysipèle se déclara : il marchait cette fois avec violence et rapidité, et malgré tout ce qu'on put faire, il avait déjà gagné la moitié du corps, le visage et la tête compris, lorsque, tout à coup, un frisson vint glacer le malade pendant deux heures; les traits se décomposent, l'exanthème pâlit, et nous arri

vons auprès de notre malade que nous trouvons cadavérisé. 13 3

Si, dans la pratique de la médecine, il se présente des moments solennels pour le médecin, si souvent, et sans y être préparé, les plus grandes difficultés ne lui font pas défaut, il faut bien en convenir, le fatal quart-d'heure était arrivé pour nous. C'est en pareille circonstance qu'on aimerait à voir ces grandes intelligences, ces grands praticiens dont l'admirable sagacité mettait immédiatement la nature du mal à découvert, et par suite vous disaient ce qu'il fallait faire; mais leurs procédés, pour arriver à ces sublimes résultats, ne nous ont pas été transmis et avec eux a disparu ce quid divinum. Deux questions se présentaient à nous dans la position où nous nous trouvions; qu'on nous permette de les aborder rapidement. Nous étions en présence d'une fièvre érysipélateuse d'une nature très-grave : devions-nous considérer comme appartenant à cette pyrexie les symptômes dangereux et insidieux qui, tout à coup, étaient venus éclater chez notre malade; et dans cette hypothèse, ne devions-nous pas craindre de voir passer la fièvre à l'état de fièvre érysipélateuse ataxique ? Fernel, Torti et Sénac ont, dans leurs savants écrits, averti le médecin de ces funestes mutations : hœc omnia adeô inexpectata varia oriuntur, a dit ce dernier pathologiste; ou bien encore, l'érysipèle continuant à être ce qu'il avait été jusque-là, une fièvre intermittente ou rémittente pernicieuse, venait-elle y ajouter sa dangereuse complication? Dans cette dernière manière de voir, à quel genre devions-nous rapporter cette fièvre? Le symptôme principal, initial, nous mettait immédiatement sur la voie, et tout annonçait alors que c'était, ou que ce devait étre une fièvre algide qui se présentait ici; seulement il ne nous était pas donné de dire quel en serait le type (1), sauf à prendre telle ligne de conduite qu'il conviendrait ensuite : nous avions d'abord une indication à suivre, c'était de ne pas laisser périr notre malade dans son état d'algidité ; il fallait donc ramener la chaleur dans ce corps glacé : des cordiaux administrés prudemment en potion et en boisson, des moyens externes de réchauffement furent employés, et au bout de trois heures, le patient sentit la chaleur et la vie renaître chez lui; avec la réaction se dissipèrent en partie les symptômes les plus alarmants, et l'érysipèle reprenant sa teinte ordinaire, teinte un peu livide, semblait seul devoir occuper l'attention du médecin. Mais pour nous, il ne pouvait pas en être ainsi; et si nous avions l'espoir de ne pas voir la fièvre érysipélateuse se compliquer de symptômes ataxiques, d'après le mieux dont nous venions d'être témoin, nous étions loin d'être rassuré sur un autre point : ne pouvions-nous pas voir revenir un second accès de fièvre algide, et, par suite, assister à une (1) Tertiana perniciosa hominem jugulat, cum frigus quoddam mortiferum incipienti paroxysmo jungitur, quod non, ut assolet in benignis, paulatim evanescit, ut illud sensim calor excipiat; sed protrahitur et protrahitur, maximamque partem paroxysmi occupat, ita ut nec pulsus resurgat, nec calor ad tactum conspicuus erumpat : quamobrem post horas et horas œgrotantem adhuc in principio accessionis diceres (Torti, Op. cit. Lib. III, cap. I). C'est donc avec le type tierce que la fièvre se montre habituellement; c'est avec ce

type que nous l'avons observée chez notre érysipélateux ; mais il n'est pas impossible

que cette pyrexie ait lieu avec le type quotidien ! On doit donc être singulièrement sur ses gardes.

scène pleine de péril, à la mort même de notre malade ? Tout cela était possible et méritait bien, de notre part, les plus sérieuses réflexions : on conçoit l'immense danger d'un second accès d'une fièvre pernicieuse, quelle qu'en soit la forme, et, en ce qui concerne la fièvre algide, voici ce que dit Torti : « Après le premier accès, écrit ce grand observateur, le malade se trouve dans une position meilleure, sans doute, quoique son état annonce encore qu'il vient de subir une terrible épreuve; mais, si un second accès survient, presque toujours la mort a lieu : « In hoc statu durat ager per totum tempus intermissionis, quoâd alia satis benè se habens, sed subsequente accessione ut plurimum moriturus. » En présence d'une semblable éventualité, et sans nous laisser imposer un seul instant par la présence d'un érysipèle de mauvaise nature qui, quoique nous fissions, progressait sans cesse, et cela, chez une personne d'une constitution qui laissait beaucoup à désirer, notre parti fut bientôt pris, la réaction nous paraissant suffisante pour que l'absorption d'un médicament pût se faire, nous flmes prendre 1 gramme de tannate de quinine à M. D., et nous attendîmes les événements. Le lendemain, les choses se passèrent assez favorablement, l'érysipèle n'allait pas plus mal; mais le jour qui suivit, un nouvel accès de fièvre eut lieu, moins terrifiant, moins long que le premier. Les moyens que nous avions employés pendant le cours du premier accès furent de nouveau mis en usage; et à peine avait-il cessé que nous administrâmes de nouveau 1 gramme de sel quinique; puis la même dose six à huit heures avant l'arrivée présumée de l'accès, lequel ne reparut plus. L'érysipèle, de son côté, ne se trouvant pas plus mal de cette médication, ne progressant plus, prenant une teinte moins lugubre, nous continuâmes l'usage du tannate de quinine à doses décroissantes, et terminâmes heureusement notre cure, en faisant prendre pendant quelque temps du vin de quinquina au malaga, plus une alimentation très-substantielle.

En nous étendant un peu, à propos de l'observation que nous venons de donner, nous avons surtout en vue, comme nous l'avons dit, de montrer combien sont parfois difficiles les positions où nous place la pratique médicale, positions dont le public nous tient si peu compte, et dont de très-nombreux clients nous savent si peu de gré; maintenant, un dernier mot sur le rôle qu'a joué le tannate de quinine dans cette même observation. Personne ne sera tenté, pensons-nous, de lui dénier la puissance d'avoir triomphé de la fièvre algide pernicieuse qui s'est présentée pendant le cours de l'érysipèle; ce sel a, d'ailleurs, fait déjà entre nos mains ses preuves, lorsque nous l'avons employé pour combattre d'autres pyrexies intermittentes et rémittentes de la plus mauvaise nature; mais ce qu'on pourrait lui contester, c'est d'avoir eu sur la marche et l'issue de la fièvre érysipélateuse une influence favorable; il resterait alors à faire honneur du résultat heureux obtenu ici à la fièvre algide elle-même : nous croyons difficilementaux propriétés dépuratives d'une fièvre qui immole presque toujours sa victime au second accès; par suite, nous ne conseillons à personne d'attendre un semblable bienfait de la fièvre algide pernicieuse : « Sexto modo tertiana perniciosa hominem jugulat. » Maintenant, nous allons offrir de nouveaux faits à l'appui de l'efficacité du tannate de quinine pour combattre la fièvre érysipélateuse, et cela, si grave que cette pyrexie puisse être ; ici plus de faux fuyants, le mal et le remède vont seuls se trouver en présence. 2° OBsERvATioN. — Érysipèle pernicieux de la face; traitement par le tannate de quinine à haute dose; guérison.— Auctoris ipsius morbus : c'est ainsi que Stoll intitule l'observation d'une très-grave maladie, la fièvre typhoïde à laquelle il faillit succomber. Il faut lire dans les premières lignes consacrées à l'exposition de cette terrible pyrexie l'énumération des affections qui, pendant une année, en précédèrent l'apparition! Comment se fait-il que tant d'épreuves cruelles furent réservées à un homme qui, à un admirable talent, comme observateur et comme praticien, joignait une belle âme, le caractère le plus affectueux, et que la mort enleva à la science à l'âge de 44 ans ! Stoll avait décrit lui-même les prodrômes de sa maladie; mais on comprend que la fièvre typhoïde ne lui laissa pas beaucoup de latitude de continuer; c'est ce qui est indiqué par la note suivante : « Hic auctor, in confinio alienationis enim jàm non ipse morbum narrare videtur, sed ab altero narrandum reliquere. » (Nota editoris.) Ma position n'ayant pas été la même, puisque, grâce à la médication que j'ai largement employée, j'ai conservé, pendant le cours de ma fièvre érysipélateuse, l'intégrité de ce que le ciel m'a donné d'intelligence, j'ai donc pu suivre avec attention la pérégrination de mon mal. Les médecins, en général, se soignent mal, se soignent souvent bien tardivement, surtout : telle maladie, pour laquelle ils recommandent les soins les plus minutieux aux autres, est négligée, lorsqu'il est question de leur personne : d'où la cause de nombreux désastres dans le corps médical; à cette cause, joignez le danger permanent pour eux des infections et des contagions, et vous aurez l'explication des malheurs qui, depuis quelque temps, sont venus atteindre tant d'honorables personnalités. Pour moi, avant de voir éclater l'affection dont j'ai fini par être atteint, j'étais depuis plusieurs mois dans une position sanitaire qui laissait beaucoup à désirer. Mes forces n'étaient plus les mêmes; la teinte du visage s'était notablement altérée, le sommeil n'était plus réparateur, et l'appétit me faisait souvent défaut. Malgré ces éléments peu rassurants, je continuai à remplir des devoirs qui auraient demandé des conditions bien opposées à celles dans lesquelles je me trouvais; mais, une énergie que je dois appeler factice me soutenait toujours. Je dirai encore que, depuis près d'un an, je ne vivais plus qu'au milieu de foyers pestilentiels! Fièvres typhoïdes aux formes les plus variées et les plus graves, anthrax, érysipèles avec complications typhiques, quelques fièvres puerpérales, etc., etc., toutes maladies qui m'enveloppaient de miasmes incessants. Placé dans des circonstances aussi défavorables, et l'organisme ne luttant plus que d'une manière imparfaite contre le travail morbide qui le tourmentait déjà depuis un certain temps, j'avais la presque certitude qu'une affection plus ou moins dangereuse devait m'atteindre très-prochainement ; et je me demandais, non sans quelque inquiétude, ce qui en adviendrait. Enfin, le moment était arrivé où le problème devait être résolu, et voici comment :

Je fis une assez longue course, vers la fin de mars 1860 : le temps était froid et la bise soufflait avec une âcreté exceptionnelle. J'avais le cou peu couvert ; tout à coup je sentis vers la nuque une sensation telle qu'il me semblait qu'un glaçon me traversait les chairs; immédiatement après, une douleur très-vive se fit sentir dans la région sousmaxillaire gauche, et en quelques heures, une adénite très-douloureuse s'était dessinée dans cette partie ; puis, et toujours promptement, le tissu cellulaire voisin s'engorgea, s'enflamma et, en vingt-quatre heures, le tout ne présenta plus qu'une tumeur dure, bosselée, qui rendait les mouvements de la mâchoire inférieure difficiles et des plus pénibles. Dès lors, j'éprouvais des frissons irréguliers, de la céphalalgie, un accablement et une lassitude insolites, de la soif, de l'agitation, du dégoût pour les aliments, etc.

Traitement. — Saignée ; diète absolue, boissons tempérantes ; frictions faites sur la tumeur avec du cérat opiacé et du calomel, le tout recouvert de cataplasmes émollients. Le lendemain, le même traitement est continué, moins la saignée ; et je prends en même temps comme purgatif une forte dose de citrate de magnésie. Cette médication, poursuivie pendant quelques jours, n'amena aucun résultat satisfaisant ; la tumeur sousmaxillaire, sans se développer davantage, ne diminuait pas non plus ; rien, d'un autre côté, n'annonçait une tendance à la suppuration; en ce qui concerne les symptômes généraux, loin de s'amender, ils n'avaient fait que croître; de plus, j'éprouvais des bourdonnements d'oreilles ; j'avais mouché un peu de sang, et une sibilance peu rassurante se montrait du côté des poumons; enfin, je sentais qu'un travail particulier s'établissait dans la région sacro-coccygienne, et je ne pouvais me faire illusion sur la nature de la phlogose qui s'y développait. Mais à tous ces symptômes perfides vint se joindre une nouvelle manifestation : de la partie supérieure de la tumeur, je vis partir une traînée de petits vaisseaux rouges qui se dirigeaient vers la partie gauche du nez, puis, s'y réunissant, constituèrent une plaque de quelques centimètres de diamètre qui, à son tour, donna naissance à un érysipèle. Il n'y a pas de doute, qu'en cette circonstance, l'adénite avait été le point de départ d'une angioleucite ou inflammation des vaisseaux blancs, et que, par suite, certains éléments de l'enveloppe cutanée qui sont plus particulièrement intéressés dans la phlogose érysipélateuse proprement dite, avaient été atteints (1).

La gravité des circonstances dans lesquelles je me trouvais placé, par suite de l'apparition de l'érysipèle, ne pouvait m'échapper; je connaissais combien étaient nuls ou dangereux les moyens recommandés pour combattre cette phlogose cutanée ; d'un autre côte, je ne devais voir dans cette dernière manifestation qu'un symptôme qui, comme l'adénite, ne pouvait être rapporté qu'à un état morbide de toute l'économie : c'est donc en interrogeant mes souvenirs, et en me rappelant les contacts si dangereux que j'avais si souvent subis, que je dus admettre chez moi, un empoisonnement miasmatique qui, latent pendant un certain temps, venait de se démasquer enfin. Fort heureusement aussi, il me revint à la mémoire le fait que j'ai cité dans ma première observation, touchant l'efficacité que j'avais cru reconnaître au tannate de quinine, pour combattre la fiévre érysipélateuse : mon parti fut pris immédiatement et je me risquai. Il était temps ; car tout, engorgement sous-maxillaire, érysipèle et symptômes généraux marchait de manière à me conduire à une destruction prochaine. Dans l'espace de six jours je pris environ 8 grammes de tannate de quinine, en laissant deux jours d'intervalle seulement; et dans cet intervalle, je fis usage de nouveau de deux fortes doses de citrate de magnésie, bien plus pour obvier à la constipation qui arrive presque toujours, lorsqu'on ingère le tannate de quinine, que pour prévenir un état saburral qui, je pense, n'existait plus chez moi.

(1) On sait que quelques chirurgiens admettent, outre l'érysipèle simple ordinaire, un'érysipèle lymphatique et un érysipèle veineux. Celui dont je fus atteint devrait en quelque sorte, eu égard à la manière dont il a débuté, être rangé parmi les érysipèles lymphatiques; mais je dois dire ici que la phlogose a montré dans sa couleur, sa marche et ses allures la manière de faire qui appartient aux érysipèles en général. Je ne puis donc, pour mon compte, admettre cette division qui ne pourrait d'ailleurs que rendre plus cmbrouillée encore la thérapeutique de la fièvre érysipélateuse, surtout telle qu'on l'a constituée jusqu'à ce jour.

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