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équipages de celle de Brest. Le Directoire poussa l'impéritie jusqu'à donner l'ordre de mettre en vente, sous prétexte d'économie, une quantité considérable de frégates et de bâtiments de transport. Le cabinet de Saint-James, certain de retirer des fautes de ses ennemis, plus d'avantages que n'auraient pu lui en procurer ses flottes, tourna alors toute son attention vers la Hollande, l'unique puissance maritime capable désormais de lui donner quelques inquiétudes; des instructions plus pressantes furent envoyées en conséquence à l'amiral Duncan. La flotte hollandaise n'avait été bloquée pendant une partie de l'été, que par le vaisseau que montait cet officier, et deux frégates ; les autres bâtiments avaient été rejoindre, comme nous l'avons dit plus haut, les insurgés de la station du Nôre. Mais Duncan ayant continué de faire ses signaux comme s'il avait toujours une escadre nombreuse sous ses ordres, l'amiral hollandais fut dupe de sa ruse, et ne profita point de cette circonstance pour gagner le port de Brest. Lorsque la sédition fut apaisée, Duncan réunit ses vaisseaux et reprit sa croisière ; mais l'équinoxe l'ayant forcé de rentrer à Yarmouth pour s'y réparer, il chargea le capitaine Trollope d'éclairer les mouvements de l'ennemi. Quoique privés des conseils de Truguet, dont l'ascendant dirigeait toutes leurs opérations maritimes, les Hollandais se montrèrent néanmoins jaloux de justifier le sacrifice que le Directoire affecta de faire à leur considération, lorsqu'il rompit les négociations de Lille. Espérant qu'un succès naval ranimerait le cabinet du Luxembourg, et l'engagerait à reprendre le projet qui avait été le principal but de l'alliance, ils ordonnèrent à l'amiral de Winter de débarquer ses troupes, et de sortir du Texel à la rencontre des Anglais. La flotte batave était forte de 15 vaisseaux de ligne, dont 4 de 74, et de 11 frégates, briks ou cutters, portant en tout 988 pièces de canon et 6,775 hommes. L'amiral Duncan reçut, le 9 octobre, l'avis du mouvement des Hollandais : il se hâta de lever l'ancre, et fit voile avec une telle précipitation, qu'il laissa à terre beaucoup d'officiers et de ma

telots. Son escadre était composée de 16 vaisseaux de ligne, deux frégates, une corvette, quatre cutters et un lougre, portant ensemble 1,066 pièces de canon et 8,315 hommes d'équipage. Duncan, craignant que les Hollandais ne voulussent l'éviter, prit, dans la nuit du 10 au 11 octobre, une position telle qu'ils ne pouvaient rentrer dans le Texel sans combattre. Prévenu, à huit heures du matin, qu'ils étaient sous le vent, il fit aussitôt le signal de leur donner la chasse, et bientôt les deux escadres furent en présence. L'amiral anglais fit diminuer de voiles, pour avoir le temps de réunir ses vaisseaux, et ne tarda pas à découvrir les côtes de Hollande entre Camperduyn et Egmont, à environ neuf milles sous le vent de la flotte hollandaise. L'amiral de Winter avait donné à ses capitaines l'ordre de se serrer le plus possible ; mais la violence du vent contraria ses intentions. Comme ses vaisseaux, d'un échantillon inférieur, tiraient généralement moins d'eau que ceux des Anglais, il avait le dessein de s'approcher des côtes, où les bas-fonds, en gênant la manœuvre de l'ennemi, auraient fourni l'occasion de le combattre avec avantage. Mais Duncan devinant son adversaire, s'avança vent-arrière pour percer la ligne hollandaise et l'attaquer de manière à ce que chacun de ses vaisseaux abordât celui qui lui serait opposé, en se plaçant entre la terre et lui. Le vice-amiral Honslow, à la tête de la première division, rompit l'arrière-garde batave et engagea le combat. Le Venérable, que montait l'amiral Duncan, perça le corps de bataille ; et la seconde division attaqua l'avant-garde. L'engagement devint général; et des deux côtés l'on déploya la plus rare bravoure. De Winter, avec son vaisseau amiral, la Liberté, eut à soutenir le choc de trois bâtiments ennemis, et tomba sous le feu d'un quatrième, en voulant éviter l'Hercule sur lequel un incendie venait d'éclater. Malgré l'habileté de ses mouvements et la valeur de son équipage, il eut bientôt toutes ses manœuvres supérieures abattues, et ne put faire aucuns signaux. Loin de perdre courage, il tenta de se faire jour pour se jeter à la côte ou rejoindre le reste de son escadre ; mais un cinquième vaisseau anglais acheva de l'accabler. Après une heure et demie d'un combat aussi inégal , il perdit tous

ses mâts et fit eau de toutes parts. Quoique grièvement blessé, de Winter continua cependant sa belle résistance; et lorsqu'il amena son pavillon, il lui restait à peine six pièces en état de tirer, et les deux tiers de son équipage se trouvaient hors de combat. L'amiral anglais se hâta de l'envoyer prendre et de le conduire sur son bord, qui était tellement maltraité, que le jeu continuel des pompes pouvait seul le sauver d'un naufrage imminent. Partout la fortune se déclara contre les Hollandais. Le Vassenaer, le Harlem, le Delft, le Jupiter et l'Égalité tombèrent au pouvoir de l'ennemi, ainsi que l'Hereule, qui, après avoir heureusement échappé à l'incendie en coupant ses mâts, fut entraîné en dérive au milieu des Anglais. La victoire de ceux-ci eût été plus complète, et la plupart des vaisseaux hollandais couraient risque d'être pris ou coulés à fond ; mais la flotte de Duncan ne tirant plus que neuf brasses, et n'étant éloignée que de cinq milles de la côte, elle fût obligée de se retirer. Cette victoire coûta cher aux Anglais : presque tous leurs navires étaient désemparés; et un coup de vent les força de gagner les ports d'Angleterre. Les vaincus en profitèrent pour sauver leurs débris : le contre-amiral Storry se retira dans le Texel avec 13 bâtiments ; le contre-amiral Bloys de Trélong rentra dans la Meuse avec quatre autres. Cette bataille navale fut une des plus remarquables de la révolution. Quoique les Hollandais eussent plus de bâtiments, ils étaient réellement plus faibles en artillerie et en équipages. Ils se battirent avec une valeur qui rappela les plus beaux temps de leur république. De Winter s'y couvrit de gloire, et ajouta une nouvelle illustration au pavillon des Tromp et des Ruyter. Les Anglais rehaussèrent leur triomphe par les honneurs qu'ils lui rendirent : hommage d'autant plus mérité, que quelques voix contemporaines s'élevèrent pour affirmer qu'il eût été vainqueur, sans la conduite douteuse d'un de ses lieutenants. Cette victoire mettant donc hors de combat l'escadre hollandaise, comme l'escadre espagnole l'avait été au printemps, le cabinet de Londres oublia l'espèce d'affront qu'on venait de lui faire par le renvoi de Malmesbury, et la rupture des négociations de Lille. Il fut bientôt tout à fait rassuré sur les entreprises ultérieures du gouvernement fran

çais ; car il n'était guère probable que la flotte de Brest parût seule dans l'Océan. Le ministère témoigna sa reconnaissance à l'amiral Duncan, en lui accordant le titre de vicomte de Camperduyn. Outre cette récompense honorifique, il reçut soixante mille livres sterling pour sa part des prises faites sur les Hollandais. Les malheurs de l'Espagne et de la Hollande re jaillissaient sur la France; et c'était en vain qu'elle prétendait relever sa marine au moyen des débris de celle de Venise. Le traité de Campo-Formio, en lui livrant, comme nous allons le voir, les îles du Levant, 9 vaisseaux de ligne, 12 frégates, autant de corvettes et quelques galères, n'apportait qu'une faible compensation à ce qu'elle venait de perdre en une seule campagne. En effet, la plupart de ces bâtiments étaient encore sur les chantiers : il fallait d'énormes dépenses pour achever leur gréément et leur armement; etl'on n'était point sûr de les ramener de Venise ou de Corfou, puisque le pavillon anglais dominait de nouveau dans la Méditerranée. Le Directoire dut alors faire d'amères réflexions sur les variations de sa politique; et la noble défense des Hollandais lui montra de quelle utilité lui eussent été de pareils auxiliaires. Poussé par le génie entreprenant de Bonaparte, il recommença, il est vrai, ses préparatifs maritimes ; mais l'occasion fut perdue sans retour. Ses nouveaux efforts ne servirent qu'à lui démontrer l'absurdité de sa conduite antérieure : il fallut racheter à grands frais les bâtiments abandonnés à la cupidité des agioteurs ; et l'on put à peine réunir une faible partie de ces équipages, que, trois mois auparavant, l'on avait licenciés violemment, sans leur payer la totalité des sommes qui leur étaient dues. Découragés par la mauvaise foi du gouvernement, la plupart de ces marins refusèrent de répondre à son appel, et prirent parti dans la marine marchande, ou restèrent obstinément dans leurs foyers. Après avoir détaillé les événements maritimes qui eurent lieu en Europe, portons maintenant nos regards sur ce qui se passait dans les autres parties du monde. A Saint-Domingue, un seul fait militaire remarquable signala cette année : le général Desfourneaux, secondé par le colonel du génie Vincent, parvint à détruire le poste des Vallières, d'où les Anglais fomentaient ce qu'ils nommaient la Vendée de Saint-Domingue. A cette époque Toussaint développa ses vues ambitieuses; et le renvoi presque forcé de Santonax et de Lavaux, comme membres du conseil des Cinq-Cents, fut accompagné de circonstances qui durent ouvrir les yeux à la métropole, sur le mépris qu'on affectait pour son autorité dans ces contrées. Les Anglais voyaient de jour en jour leur influence se restreindre dans l'Ouest et le Sud, où l'imprudente incorporation des Cipayes noirs de l'infâme Lapointe avec les soldats de Praloto et les blancs orgueilleux que l'aristocratie égarait, causa un mécontentement général. Une douzaine de bataillons, amalgame bizarre de Français renégats, de noirs et de soldats britanniques , abîmés par les fièvres, défendaient encore le môle Saint-Nicolas et le Port-auPrince, tremblants d'y être bientôt forcés par les redoutables moyens dont Toussaint et Rigaud disposaient alors. Les armes britanniques furent plus heureuses dans les autres parages du golfe mexicain. Le 12 février, une escadre de 5 vaisseaux de ligne, d'autant de frégates et d'un grand nombre de transports, mit à la voile de la Martinique, sous les or

dres de l'amiral Harvey, et parut, le 16, devant

l'ile de la Trinité, l'une des Antilles, aussi intéressante par sa fertilité que par sa situation à l'entrée du golfe. Les Espagnols avaient dans ses ports quatre vaisseaux et une frégate ; mais le Damas, de 74, étant tombé au pouvoir de l'ennemi, ils se hâtèrent d'incendier les autres bâtiments. L'ile ne fit qu'une faible résistance : le 18, sa garnison composée de 600 hommes, et 1,700 marins des vaisseaux brûlés, se rendit prisonnière de guerre, et fut conduite à la Martinique. Un succès aussi prompt et si peu espéré, détermina les Anglais à de nouvelles entreprises contre les colonies espagnoles. Leur première attaque fut dirigée contre Porto-Ricco, la dernière des grandes Antilles. L'amiral anglais appareilla, le 8 avril, avec un corps de troupes commandé par le général Abercromby, et arriva, le 17, en face de Porto-Ricco, où, le jour suivant, il débarqua 3,000 hommes. Cette ville est située au nord de l'île qui porte son nom, dans une presqu'ile qui ne tient à la

terre que par une langue très-étroite : un château ferme ce passage, et défend en même temps l'entrée de la baie. Les Espagnols avaient, en outre, construit deux redoutes dans l'isthme, et placé des chaloupes canonnières pour en éloigner l'ennemi. Les Anglais, attaquant du côté de l'ouest, furent contraints, pour s'approcher de la ville, de cheminer le long de l'isthme. Ils cherchèrent vainement à s'ouvrir un passage : les Espagnols repoussèrent toutes leurs tentatives; et, soutenus par le feu meurtrier des forts et des chaloupes, les forcèrent de renoncer à leur entreprise. Abercromby, moins heureux que le célèbre Anson, se borna alors à bombarder la ville du côté du sud ; mais voyant enfin que ses bonmbes ne produisaient aucun effet à cause du grand éloignement, il se rembarqua, le 30 avril, avec ses troupes, non sans avoir perdu quelques centaines d'hommes, tués, blessés ou prisonniers. Une expédition tentée par le contre-anniral Nelson, dans le mois de juillet, contre l'ile de Ténériffe, n'eut pas un succès plus heureux. Dès le 28 mai, la frégate anglaise, la Minerve, s'était emparée, dans les eaux de Santa-Cruz, de la frégate française, la Mutine, qui cinglait vers l'île de France. Cette prise, faite au moment où la plus grande partie de l'équipage du bâtiment capturé était à terre, enhardit les Anglais, et leur fit croire qu'ils n'éprouveraient pas grandes difficultés à se rendre maîtres de Santa-Cruz. Ces dispositions se fortifièrent encore lorsque l'amiral Jervis apprit qu'un vaisseau des Philippines, richement chargé, venait d'entrer dans le port de cette ville. L'expédition fut bientôt résolue. Nelson mit à la voile, le 15 juillet, avec une escadre de 4 vaisseaux de ligne, 3 frégates et un cutter, et alla jeter l'ancre à quelques milles nord de Santa-Cruz. Les Espagnols n'avaient alors qu'environ 2,000 hommes de milice mal armés, 300 hommes du bataillon des îles Canaries, et 150 de l'équipage de la Mutine et d'un autre navire français. Ces derniers s'étant offerts à contribuer à la défense de l'île, on leur confia la garde des forts de San-Miguel et de Passo-Alto, qui flanquent le môle de Santa-Cruz. La première attaque des Anglais eut lieu le 22, et fut dirigée contre ces points. Pendant que Nelson, avec ses vaisseaux, les canonnait vigoureusement pour attirer leur attention sur lui, les trois frégates débarquèrent les troupes, qui se portèrent sur les hauteurs pour tenter l'escalade. Mais les républicains les reçurent avec un feu si vif de mitraille et de mousqueterie, que leur attaque échoua, et qu'elles furent contraintes de se rembarquer, après avoir perdu quelques hommes. Au lieu de renoncer à une entreprise qui n'offrait plus de chances de succès, puisque les Espagnols étaient sur leurs gardes, Nelson renouvela une tentative avec toutes ses forces. Le 24 juillet au soir, le cutter le Fox, et toutes les embarcations de l'escadre portant environ 1,100 hommes, reçurent ordre de se tenir prêts. Le projet du contreamiral était d'éviter les forts, et de s'emparer du môle, d'où il se dirigerait sur la grande place qui est à l'entrée de la ville. Il s'était muni d'échelles pour escalader les forts, lorsqu'il serait maître de Santa-Cruz. A onze heures, la flottille anglaise se mit en mouvement, et arriva, avant deux heures du matin, auprès du môle. L'obscurité de la nuit avait jusqu'alors dérobé sa marche aux Espagnols ; mais au moment où les Anglais se disposaient à débarquer malgré le feu de 40 pièces de canon, une forte rafale dispersa les canots, et en brisa plusieurs à la côte. Quelques-uns, au nombre desquels se trouvait celui de Nelson, parvinrent cependant à gagner le môle, et à s'en emparer; mais les Espagnols s'étant ralliés sous la protection de leur artillerie, chargèrent à leur tour les Anglais, et les rejetèrent en désordre sur leurs embarcations. Des 250 hommes qui avaient pénétré sur le môle, peu se retirèrent sains et saufs. L'amiral Nelson qui dirigeait cette attaque, eut le bras droit emporté d'un boulet de canon. Dans le même moment, un boulet atteignit le cutter au-dessous de la flottaison, et le coula à fond ; il ne se sauva qu'une partie de son équipage. Cependant la division de la flottille commandée par le capitaine Trowbridge, après avoir manqué le môle dans l'obscurité de la nuit, parvint à débarquer au sud des forts; mais à peine avait-elle mis à terre 350 hommes, que la violence du vent la submergea entièrement. Privé de tout moyen de retraite, Trowbridge se dirigea sur-le-champ sur la grande place dans l'espoir d'y rencontrer Nelson, et prit poste dans l'église de Saint-Dominique.

A quatre heures du matin, ne recevant aucune nouvelle du reste de l'expédition, il se détermina à tenter un dernier effort pour s'emparer de la citadelle ; mais les Espagnols avaient barricadé les rues, et placé partout des troupes et du canon. Lorsque les Anglais voulurent sortir de l'église, ils furent attaqués à la baïonnette par les Français, et rejetés dans leurs positions. Dénués de vivres et de munitions, sans espoir d'être secourus, ils n'avaient que l'alternative de mourir les armes à la main, ou de se rendre à discrétion. L'intrépidité et la présence d'esprit de leur commandant les tira de ce mauvais pas : il proposa au gouverneur espagnol de se rembarquer avec ses soldats, sous condition que l'escadre n'entreprendrait plus rien contre Santa-Cruz ; menaçant, en cas de refus, d'incendier la ville. Le général Guitiriz, intimidé, eut la faiblesse de signer cette capitulation : en sorte, qu'au lieu de mettre bas les armes, les Anglais furent transportés à bord de leur escadre, sur des bâtiments espagnols. Cette entreprise, exécutée avec trop peu de moyens, coûta 400 marins à l'Angleterre. Une expédition, dirigée contre Manille, par la compagnie des Indes, sortit de Madras dans le mois d'août. Mais une tempête violente dispersa l'escadre anglaise, et l'obligea de rentrer toute désemparée. Une division française, composée de frégates seulement et commandée par le contre-amiral Sercey, qui croisait aux environs de l'île de France, fit des prises considérables sur le commerce anglais, et eut le bonheur d'échapper à toutes les poursuites des escadres ennemies. Son chef, moins heureux, accusé par les agents du Directoire que la colonie venait de rejeter de son sein, fut destitué pour n'avoir pas voulu déployer la force contre l'administration qui s'opposait au régime de Santonax. Sur le continent indien, un orage se formait contre la compagnie anglaise, dont Tippo-Saheb, Scindiah et Zeman-Schah conspiraient la ruine. Nous n'entrerons point ici dans des détails qui nous forceraient à reprendre les choses de fort loin, et dont la place est naturellement assignée au chapitre où nous traiterons de l'expédition d'É

gypte. Il est temps de reprendre le fil des négo

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Les victoires des armées de la république, en forçant l'Autriche à la paix, n'imposèrent point silence aux factions. La constitution de l'an III avait laissé tant d'obscurité sur la division des pouvoirs, que chacun d'eux, par une tendance irrésistible, cherchait à empiéter sur les attributions de l'autre. Le renouvellement annuel par tiers du corps législatif, mettait en mouvement tant de passions et d'intérêts opposés, que l'époque des élections semblait devoir être marquée par une secousse au profit de la faction dominante. Le Directoire, entouré de la confiance des armées, appréciant toute l'étendue de ses moyens, et souffrant impatiemment le frein que le corps législatif opposait à son pouvoir, épiait l'occasion de se débarrasser de cette tutelle incommode. Il n'y avait rien là que de naturel ; car, mettant même l'ambition personnelle des gouvernants à part, il faut convenir que le pouvoir exécutif, placé par la nature de ses attributions à la tête des intérêts nationaux, et connaissant par une expérience journalière, les besoins des différentes branches du service public, tend sans cesse à influencer les lois dont il tire toute sa force, ou qui peuvent le gêner dans la direction du timon de l'État. Les deux conseils s'appuyaient sur l'opinion publique, qui déjà s'était fortement prononcée. Le régime révolutionnaire, encore appesanti sur la France, rappelait au peuple ses anciennes institu

ToME III.

tions : les mots magiques de liberté et de gloire ne suffisaient plus pour fasciner les yeux, que les massacres et les proscriptions avaient dessillés.Un malaise général faisait sentir le besoin de repos : aussi, le désir de la paix, énergiquement exprimé par le corps législatif, lui concilia-t-il la faveur populaire. Cette paix, réclamée à grands cris par le peuple français, les meneurs du Directoire la craignaient comme l'époque probable du terme de leur autorité. La gloire et les succès brillants des généraux les inquiétaient : ils redoutaient les comparaisons, et surtout l'ambition d'hommes énergiques, accoutumés à commander aux troupes, et peu disposés à se dessaisir de leur pouvoir. Ces dispositions percèrent dans un message adressé aux conseils sur la situation des finances de la république. La réfutation qu'en fit Barbé-Marbois, et le rapport de Pastoret sur l'état des relations avec les puissances étrangères, dévoilèrent les intentions secrètes des directeurs. L'impression produite par ces deux discours fut telle, qu'on chargea sur-le-champ nne commission de présenter un projet de loi pour limiter les droits du Directoire sur la paix et la guerre. Ces rapports pleins d'aigreur, mirent les deux pouvoirs en état d'hostilité. Leurs partisans prévoyant une lutte prochaine, commencèrent à serrer leurs rangs, et formèrent deux clubs distincts, connus sous les noms de Clichy et de Salm. Un observateur impartial aurait eu de la peine à déterminer les motifs de leur opposition, en ne considérant que les éléments qui les composaient : des deux côtés on trouvait des hommes probes, que l'intérêt public, selon leur manière de l'envisager, ralliait au corps législatifou au Directoire; les meneurs seuls avaient d'autres intentions. Le général Pichegru, nommé au conseil des Cinq-Cents par son département, était un des coryphées du premier. Depuis le châtiment des complices de Babœuf, les royalistes avaient repris courage.A l'approche des élections de l'an v, ils manœuvrèrent avec tant d'adresse, qu'ils influencèrent presque tous les choix : ils n'échouèrent que dans un petit nombre de départements, où les démagogues, au contraire, parvinrent à faire élire les anciens partisans de la Montagne. L'entrée de ce second tiers 22

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